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Zhu Xiao Mei : un peu de vie neuve !

vendredi 30 mai 2008 par Théo Bélaud
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Zhu Xiao Mei
DR

Il y a des récitals où, avec la meilleure volonté du monde, on ne sait plus vraiment être exigeant. Peut-être parce que ce n’est pas nécessaire. C’est le cas de celui donné par Zhu Xiao Mei à l’Auditorium du Louvre : entendre le piano merveilleux de Haydn, et lui seul, durant une heure et demi est peu fréquent. C’est pourtant le genre d’heure qui rend la vie moins pénible. On ne peut que remercier celle qui la rend possible.

Toute douceur, toute pensée modeste,

Naissent dans le coeur de celui qui l’entend parler ;

Aussi est heureux celui qui l’entrevoit seulement.

Ce qu’elle paraît être quand elle sourit un peu

Ne peut se dire ni se retenir en esprit,

Tant est merveilleux un tel miracle.

Ainsi parle Dante au chapitre XXI de sa Vita Nova. Ce qui est valable pour son idéale Béatrice l’est sûrement pour les plus belles sonates de Haydn. Zhu Xiao Mei les a bien choisies, et à l’exception sans doute des Variations en fa mineur, c’est à un programme de sourires haydniens qu’elle a convié les auditeurs du Louvre. Bien sûr, compte tenu de la rareté des récitals entièrement consacrés à Haydn, on peut regretter de ne pas avoir entendu les deux bouleversantes - et plus sombres - sonates Hob. XVI:20 et Hob. XVI:48. Une autre fois, il faut l’espérer. Son programme était en tous cas propre à instruire ceux qui croient encore que les sonates de Haydn ressemblent à celles de Mozart, sans le génie mélodique et la fraîcheur. Il ne s’agit pas ici de moquer le préjugé pour dévaluer Mozart. Mais peut-on vraiment aligner quatre sonates de Mozart d’un même niveau de créativité thématique et où en même temps surgit à chaque minute l’idée que Beethoven a davantage développé qu’inventé ?

Il n’y a pas beaucoup à disserter sur ce concert. Zhu Xiao Mei est une pianiste respirant la probité musicale, peu soucieuse de poses « d’artiste », qui ne tolère pas le geste superflu à destination du public. C’est tout à fait le type de musicien que l’on va écouter comme si l’on se rendait à son domicile, en répondant à une invitation exceptionnelle, et où l’on essaye de ne pas déranger. On est en général payé en retour par un moment de musique donnant à entendre... la musique, et rien d’autre. Avec la concentration et l’absence d’intentions velléitaires qui y sied. Quand elle est vraiment chez elle (avec Bach), c’est ce qui se produit. Quand elle s’en éloigne un peu (du côté de Schubert), le volontarisme tend à prendre le dessus, la recherche se fait entendre, la difficulté à communiquer aussi. Pour l’entendre pour la première fois dans Haydn, nous avons le plaisir de la retrouver en terrain maîtrisé. Le geste, la phrase qui en découle, sont absolument spontanés, assurés. Il n’y a plus à chercher, tout est trouvé. Miracles de musicalité que le premier mouvement de la sonate en fa majeur, et encore plus son mouvement lent, et peut-être encore plus haut les sonates en ut et mi bémol. Certes, dans le premier cas, avec ce thème extraordinairement fin, qui se commente lui-même en se présentant, c’est vraiment le miracle absolu qu’il faut atteindre, et on peut rêver encore plus de naturel et de fluidité,- quand diable verra-t-on Emmanuel Ax à Paris, au fait ? [1] Mais dès le développement, elle assume la verdeur joviale de la musique, faisant la leçon à ceux qui croient que retrait et probité signifient neutralité : la vigueur de ses accents à la main gauche dans le développement de ce mouvement sont réjouissantes. [2]

Mais mise à part cette micro réserve, et peut-être un peu trop de pédale dans les variations en fa mineur les plus difficiles et fantasques [3], Mei frôle le récital idéal. Le point culminant aurait pu être atteint dès les premières minutes, avec un adagio de la fa majeur à pleurer, avec tout le relief hanté de ses couples sextolets-triolets. Mais la seconde partie a volé encore plus haut. La « grande sonate » en ut majeur, comblée des dynamiques et de la générosité de ton beethoveniennes qu’elle appelle, remarque s’appliquant encore davantage à la non moins grande (bien qu’elle n’en ait pas le nom) mi bémol majeur, dans laquelle Mei se lance en attendant à peine la fin des applaudissements (qui sont allé, à juste titre, crescendo au fil de la soirée). Ravissement suprême, le ton tellement sincère, profondément humain adopté pour faire du second thème de la sonate une clairière de réconfort, baignée dans un clair-obscur confondant [4].

L’Allegretto D915 de Schubert ne s’imposait pas en bis... mais oublions. L’essentiel est que nous avons entendu un concert de piano comme il en manque. La proportion des récitals foncièrement destinés à faire étalage de la palette de qualités d’un pianiste légitimant ses prix multiples (un peu de Bach - ça fait sérieux -, une pincée de Beethoven, beaucoup de Mozart et de Schumann, ce qu’il faut de Chopin, pas mal de Debussy - ça fait esthète), où l’on passe son temps à se demander si le quidam (ou la vedette) a quelque chose à dire dans un seul de ces répertoires, est de plus en plus exaspérante. Alors que, de surcroît, on peut se demander si notre époque confondant égoïsme tolérant et humanité, bienfaisance et solidarité, pornobiographie et expression d’affects, a encore des oreilles pour les sonates de Joseph Haydn.

Ce soir était un refuge, auquel on pouvait tout pardonner. De la musique totalement merveilleuse, jouée presque merveilleusement, et écoutée presque en silence. Vive la vraie vie, et l’amour de la vie qui jaillit de la musique de Haydn.

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- Paris
- Auditorium du Louvre
- 28 Mai 2008
- Joseph Haydn (1732-1809) : Sonate en Fa majeur Hob. XVI:23 ; Variations en fa mineur Hob XVI:6 ; Sonate en mi mineur Hob. XVI:34 ; Sonate en Ut majeur Hob. XVI:50 ; Sonate en Mi bémol majeur Hob. XVI:52
- Zhu Xiao Mei, piano

[1] Nous espérons cependant avec ardeur que Zhu Xiao Mei livre son Haydn aux micros. De toutes façons, ça ne se bouscule guère au portillon pour le faire.

[2] Mesures 33-37 par exemple.

[3] Par exemple, mesures 79-88, ou 191-195.

[4] Mesures 6-8 et semblables.











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