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Zelenka par les Lunaisiens

vendredi 29 avril 2011 par Philippe Houbert
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Jan Dismas Zelenka

Les concerts consacrés au plus grand compositeur baroque de Bohême, Jan Dismas Zelenka, sont trop rares pour être boudés. C’est donc avec grand plaisir que nous nous sommes rendus en l’église des Billettes pour ces Repons pour le Vendredi Saint, ce d’autant que, pour une fois, ce n’est pas la venue en France d’un ensemble tchèque qui nous permettait d’approfondir notre connaissance du contemporain de Bach, Händel et Domenico Scarlatti, mais bien l’excellent ensemble français Les Lunaisiens.

Une vision superficielle des choses serait d’associer Bohême, période baroque et musique sacrée pour en faire un ensemble paré de couleurs vives, de vocalité virtuose et d’influences italiennes. C’est oublier bien vite l’extrême complexité de l’histoire de cette partie de l’Europe centrale dans le siècle qui suivit la Guerre de Trente ans, faite d’influences croisées des plus diverses. Pour simplifier, sans doute à l’excès, il convient de rappeler qu’Auguste le Fort, Electeur de Saxe, dut se convertir au catholicisme afin de devenir roi de Pologne sous le nom de Frédéric Auguste 1er. C’est donc une Dresde profondément luthérienne mais contrainte de se plier aux nouveaux goûts du prince qui dut, afin d’acquérir rapidement les pratiques musicales catholiques, faire appel aux musiciens de la Bohême voisine, d’où la venue de Zelenka aux alentours de 1710. Pour parfaire sa formation, Zelenka fit un long séjour à Vienne où il apprit le contrepoint auprès de Johann Joseph Fux, puis certainement un voyage en Italie vers 1714-1716, au cours duquel il rassembla un nombre considérable de partitions pour la cour de Dresde. Cette collection comprenait des œuvres récentes, comme celles de Caldara, Lotti ou Alessandro Scarlatti mais aussi les grands chefs d’œuvre du style contrapuntique antérieur (Allegri, Frescobaldi, Palestrina). Même si l’arrivée de Heinichen à la cour de Dresde en 1717 donna un nouvel éclat brillant, poussant les musiciens vers les nouvelles pratiques instrumentales et vocales, il est indéniable qu’une certaine forme d’archaïsme subsista, notamment sous l’influence de la reine Maria Josepha, épouse de Frédéric Auguste II.

Si les Leçons de ténèbres pour solistes, composées en 1722, témoignent d’un savant équilibre entre modernisme et passéisme, l’œuvre suivante qui lui fait directement écho, les Responsoria pro Hebdomada sancta, penchent, elles, très clairement, vers un archaïsme où Zelenka fait montre de sa maîtrise de l’art polyphonique. Cette œuvre fit l’admiration de Pisendel qui en adressa copie à Telemann dans les termes les plus flatteurs. Au nombre de vingt-sept (neuf par jour dit saint : mercredi, jeudi, vendredi), ces Repons se présentent pour chœur à quatre parties (soprano-alto-ténor-basse), supporté par des instruments suggérés et doublant les voix (« tutte le Viole e Tromboni ») mais aussi, dans des copies ultérieures, par un violoncelle, un basson et un orgue. Aucune indication précise n’ayant été fournie pour ce concert, nous restons dans le doute concernant la version qui nous fut proposée des neuf pièces dédiées au Vendredi saint, à savoir quatre solistes accompagnés d’un violoncelle et d’un orgue. Transcription récente ? ancienne ? La question n’est pas qu’anecdotique car il nous semble, pour connaître une version discographique pour chœur, que la réduction à quatre voix solistes diminue l’impact de cette musique éminemment polyphonique qui renvoie aux grands chefs d’œuvre de la Contre-Réforme que Zelenka avait ramenés d’Italie et de Vienne. Le savant entremêlement des voix perd considérablement de sa force d’écriture dans une version pour solistes telle qu’elle nous fut proposée. Il nous semble aussi que la disposition frontale des chanteurs, face au public, nuisit aussi à une juste appréciation de cet art polyphonique, les voix ayant tendance à s’individualiser au détriment de l’ensemble.

Ces quelques réserves étant faites, il convient de reconnaître l’extrême qualité de ce qui nous fut proposé. Aux deux responsables artistiques de l’ensemble, Jean-François Novelli et Arnaud Marzorati, étaient venus s’adjoindre Camille Poul, bien connue des spécialistes du baroque, et la mezzo Marie Gautrot, que nous découvrîmes avec grand plaisir dans ce concert. Quatre voix parfaitement complémentaires, une technique et un style parfaitement adaptés à cette musique exigeante, qu’il s’agisse de l’intériorité de la première pièce Omnes amici mei dereliquerunt me, du virtuose Velum templi scissum est, de la très belle fin apaisée du Tenebrae factae sunt, l’apogée de la soirée étant certainement atteint dans la quatrième pièce Tanquam ad latronem existis cum gladiis et fustibus.

Quel dommage que le concert ne se soit pas terminé par le splendide Caligaverunt oculi mei fletu meo ! En effet, et au-delà des quelques questions mentionnées plus haut, c’est bien là le hic de ce concert. Après chaque Nocturnus (ensemble de trois pièces), place était laissée à des improvisations de cloches jouées par le percussionniste du Poème harmonique, l’excellent Joël Grare. La note de programme s’évertue à nous convaincre du bien fondé de ces ajouts, supposés s’inscrire dans un esprit de méditation et de recueillement. Mais nos profonds doutes demeurent, notamment fondés sur la longueur de ces respirations, le style d’improvisation qui nous emmenait très loin de l’univers zelenkien et des déplacements physiques nuisant à la fluidité de la soirée.

Retenons néanmoins l’extrême plaisir pris à entendre cette magnifique musique très peu connue et à retrouver la curiosité de musiciens qui savent nous sortir des sentiers battus de la musique baroque.

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- Paris
- Eglise des Billettes
- 15 avril 2011
- Jan Dismas Zelenka (1679-1745), Repons pour le Vendredi saint
- Ensemble Les Lunaisiens : Camille Poul, soprano ; Marie Gautrot, mezzo ; Jean-François Novelli, ténor ; Arnaud Marzorati, basse ; Isabelle Saint-Yves, violoncelle ; François Saint-Yves, orgue ; Joël Grare, cloches






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