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Zaïre, une création en demie teinte

lundi 20 juillet 2009 par Cyril Brun
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Varduhi Abrahamyan
© Marc Ginot

Alors que l’État français se lamente sur le communautarisme, au moment où l’Islam inquiète de plus en plus et exacerbe certains replis défensifs, il fallait de l’audace et peut-être aussi un peu de courage pour proposer la création française de Zaïre de Bellini. Toutefois, pour qui a l’intelligence de s’aventurer au-delà des a priori idéologiques du bien pensant ambiant, l’œuvre est d’une remarquable profondeur humaine et spirituelle. Dépassant largement le texte voltairien, Bellini et Romani ont su tirer la substantifique moelle du conte philosophique et lui donner une puissance évocatrice et suggestive que seul le talent d’un grand compositeur comme Bellini pouvait à ce point souligner.

Libérés des apories idéologiques de Voltaire, Romani et Bellini ont pu concentrer leur art sur la vérité du drame de Zaïre qui loin d’être un manifeste pour une fraternité religieuse universelle, devient avec eux le plus intime d’un triple combat intérieur. Combat campé par les fameux « gels belliniens » qu’une version concertante ne pouvait pas aussi bien exprimer. Lutte intérieure de Zaïre entre son amour pour Orosmane et sa fidélité à son père, car à y regarder de plus près, ce n’est pas l’attachement au Dieu chrétien qui retient Zaïre, mais bien la fidélité à ses racines qui sont chrétiennes. Si le décor semble celui d’une lutte religieuse, ce n’est pas le combat de Zaïre qui ne se tourne en désespoir de cause vers le Dieu chrétien que pour le supplier d’être fidèle à sa famille. Le combat de Zaïre est bien un combat entre deux amours, celui dont elle honore son père et celui qu’elle voue au Sultan ; pour elle, l’attachement à Dieu n’entre pas en considération.

Vient ensuite un combat entre sa passion qu’elle ne peut dominer et les conséquences de son choix. En d’autres termes, elle est amenée à choisir entre la satisfaction de son bonheur et la réalisation du salut de son frère et, par là, des Francs. L’enjeu profond de la pièce n’est autre que celui du sacrifice pour les autres, ce que lui rappelle Fatima : « amer est le sacrifice mais il est nécessaire ». Nous sommes en plein romantisme wagnérien ou beethovenien, loin du rationalisme des Lumières.

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© Marc Ginot

Troisième combat enfin, celui du sultan, combat du devoir d’État qui impose non seulement le sacrifice, mais l’oubli de soi pour la cause que l’on sert. Ce que souligne Orosmane lui-même : « fatal destin ». Il ne s’agit donc pas là d’intolérance religieuse, mais de sacrifice, de fidélité et de dépassement de soi. L’héroïsme très intimiste de Zaïre et Orosmane est finalement celui, très ordinaire, du dépassement de soi et de la maîtrise des passions. Mais Bellini souligne ici combien cet héroïsme est difficile et douloureux. Au spécialiste blasé qui lâchait laconiquement à la sortie : « Ça ne m’a rien apporté de plus sur Bellini », presque déçu que le maître ait traité un sujet religieux inaudible aujourd’hui, Bellini lui-même répond par la profondeur de son traitement musical. Car, outre le fait de situer l’action à un autre niveau que le primaire face à face de deux religions ou le sempiternel dilemme du religieux qui entrave l’amour – comme dans les Pécheurs de perles ou Lakmé par exemple –, le duo italien situe à une incroyable profondeur l’enjeu spirituel. De fait, l’imprégnation biblique des tirades ou des situations issues de l’Ancien Testament ouvre une lecture assez inédite, qui pourrait sans doute donner une autre lecture des Puritains ou de Norma.

Malheureusement cette lecture de l’œuvre, à plusieurs niveaux, ne semble pas avoir été retenue par le chef Enrique Mazzola qui, si l’on en juge par la version très lourde et martiale de cette soirée, a opté pour une vision assez simple et binaire de l’œuvre, insistant sur la dimension historique des croisades et le drame finalement banal des amours impossibles. De fait, le premier acte fut d’une extrême pesanteur. Les fins de phrase démesurément allongées laissant toujours une sorte de traine, appuyées par une pesante et relativement molle fanfare, faisaient suite à des entrées rythmées, très scolaires, considérablement alourdies par la trop grande présence de la grosse caisse et des cymbales. Les rythmes du chœur et de l’orchestre, bien trop distants, s’épousaient mal, tandis que les notes d’accompagnement des voix ne soulignaient pas convenablement les soli, quand l’orchestre ne les couvrait pas. Les déséquilibres entre les solistes et l’orchestre furent fréquents et souvent au détriment des premiers.

Ermonela Jaho, peut être gênée par le poids de l’orchestre, mit beaucoup de temps à entrer dans son rôle. Les premières dictions de ses vocalises furent très approximatives, tandis que les intervalles furent relativement laborieux, suivant en cela les approximations martiales de l’orchestre. Il faut signaler une fois pour toutes le constant jeu plombé des cymbales et de la grosse caisse fermant sans cesse le son en forme conclusive, introduisant une pesanteur qui ne quitta jamais la soirée. Si la plus belle interprétation revient incontestablement à Varduhi Abrahamyan, tant pour la beauté de la voix que l’expressivité du jeu dramatique, c’est peut-être le tout jeune Wenwei Zhang qui se distingua le plus par sa puissance de voix très sûre, même s’il lui faut encore apprendre à la gérer.

Belle prestation également de Carlo Kang campant un subtil et profond Lusignan. Semblant enfin rentrer dans son rôle, Zaïre le rejoint avec Nerestano pour un des très rares beaux moments du concert, le fameux trio familial, malheureusement abîmé par un orchestre dominant, toujours aussi pesant. Le second trio fut en revanche réellement ennuyeux. Les voix et l’orchestre non seulement n’étaient pas ensemble, mais ne se situaient pas sur la même ligne d’interprétation, le dernier demeurant très scolaire tandis que les voix tentaient de s’extraire de cette chape orchestrale, pour vivre.

Pour être juste il faut tout de même dire que la seconde partie était meilleure et que l’orchestre, bien que restant en dehors de la dramaturgie, était bien plus léger. Mais, campé sur sa ligne initiale, il ne soutint jamais les élans dramatiques, supprimant toute respiration, ajoutant des ruptures. Finalement, il est dommage que des voix belles, voire très belles, posant magnifiquement le triple combat et donnant vie à la profondeur spirituelle de l’œuvre, n’aient pas été soutenues par l’orchestre, qui ne s’est jamais départi de sa gaucherie, mise au service d’une lecture somme toute assez primaire de l’œuvre. Il est probable que l’enregistrement prévu aura du mal à convaincre.

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- Montpellier
- Opéra Berlioz
- 13 juillet 2009
- Vincenzo Bellini (1801-1835), Zaïre. Opéra en 2 actes, d’après l’œuvre de Voltaire, sur un livret de Felice Romani.
- Ermonela Jaho, Zaïre ; Varduhi Abrahamyan, Nerestano ; Shalva Mukeria, Corasmino ; Carlo Kang, Lisignano ; Marianne Crebassa, Fatima ; Franck Bard, Castiglione ; Gundars Dzilums, Meledor ;
- Chœur de la radio lettone. Chef de chœur, Sigvards Klava
- Orchestre national de Montpellier Languedoc-Roussillon
- Enrique Mazzola, direction











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