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Yvonne, miroir de la comédie

vendredi 6 février 2009 par Vincent Haegele
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© Ruth Walz / Opéra national de Paris

Philippe Boesmans est en pleine forme. En grande forme, même : il faudrait plus que quatre actes pour faire vaciller un compositeur de cette trempe d’acier, au style inimitable et à la verve juvénile. Un jeune compositeur, finalement, de plus de soixante-dix ans, mais qui semble se redécouvrir à chaque instant, à chaque mesure. Un jeune compositeur qui fait sien le théâtre d’illustres aînés : Schnitzler, Strindberg, et aujourd’hui, Gombrowicz. Evidemment, tout ce qui suit n’est que l’avis personnel d’un auteur qui confesse volontiers son attachement pour un maître (osons les grands mots) à la stature si particulière. Voilà un nouvel opéra qui ne laissera de toute façon personne indifférent.

Tentons tout de même d’aller un peu plus loin que là où un premier élan nous conduirait. Yvonne est peut-être une réussite, mais mérite plus qu’un simple compte-rendu dithyrambique. D’autant que les sentiments contradictoires se bousculent à la sortie de la première écoute : sentiment d’avoir assisté à la création d’une œuvre qui connaîtra sans doute autre chose que les honneurs d’un enterrement de première classe à l’Opéra Garnier ; sentiment d’avoir entendu un opéra, un vrai, avec de vrais personnages, de la vraie musique, des airs et une orchestration pleine, charnue et vivante. Oui, on est loin des ronronnements sans imagination d’un Jacques Lenot (J’étais dans la maison et j’attendais que la pluie vienne, opéra lui aussi tiré d’une pièce de théâtre créé récemment à Genève) ou des imitations d’un Jonathan Dove (Pinocchio, Grand Theatre Leeds), ces deux derniers exemples pris non hasard mais en raison des conditions de leurs créations, dans de grandes maisons européennes il y a très peu de temps. Sentiment aussi d’avoir entendu une musique déjà entendue dans Julie ou dans Wintermärchen, et là est le problème, bien qu’Yvonne, par certains aspects, voie l’instillation calme d’éléments musicaux de plus en plus stables et de plus en plus tonaux. Aboutissement d’un cheminement intérieur ? Pleine prise de conscience que, de toute façon, « il faut bien en passer par là » ? Peut-être. Il n’en reste pas moins que sous la couche d’enthousiasme suscité par l’écoute d’une œuvre qui mérite le nom d’œuvre, percent ici et là des doutes sur le bien-fondé d’un opéra développé sur quatre actes là où trois auraient amplement suffi. Et puis vient finalement le doute suprême, Yvonne était-elle un bon sujet ?

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© Ruth Walz / Opéra national de Paris

On peut avoir de la sympathie pour Gombrowicz, ses névroses, sa culture et les grands monuments de littérature qui jalonnent sa carrière d’écrivain. De là à penser que sa pièce Yvonne, princesse de Bourgogne, puisse constituer le support rêvé d’un opéra, il y a un pas à franchir que nous ne tenterons pas d’esquisser. Vague resucée de l’Ubu roi d’Alfred Jarry, elle comporte quelques intéressantes réflexions mais ne se dépare à aucun moment de sa couleur grinçante et du message unique véhiculé avec insistance, « rien de bon dans l’homme, rien à espérer de l’humanité ». Monstres, trognes, salauds cohabitent avec beaucoup de théâtralité, se scrutent, se salissent et retournent au final à la fange d’où ils sont nés. Rien d’original dans ce programme et le livret de Luc Bondy, aussi réussi soit-il, ne parvient pas à faire surgir le moindre enthousiasme envers ces redites et ces personnages de princes et de reines que l’on dirait sortis du manuel « Toi aussi, écris ta pièce de théâtre, niveau Lycée ».

Pour exemple, parmi tant d’autres, cet échange entre le chambellan et le prince Philippe :
« Votre altesse, mon Dieu... Vous avez effarouché le beau sexe. »
« La guerre, le feu, les cataclysmes ne sont rien comparés à l’horreur de leurs défauts secrets... »
Rien de neuf dans la dialectique théâtrale de ce dernier millénaire, pourrait-on croire. À force de grinçant, de cynisme et de noirceur, la portée dénonciatrice de la pièce (si elle en possède une) s’estompe, et tout cela plonge finalement dans la banalité la plus affligeante.

Par bonheur, si les bons livrets ne font pas toujours les bons opéras, on peut dire la même chose des mauvais livrets et des mauvais sujets. Bien que nous émettions des doutes sur la nécessité de traiter en quatre actes ce qui aurait pu être plus aisément condensé en deux ou trois, bien que le sujet nous semble vain et trop caricatural, Philippe Boesmans est parvenu à proposer au public plus de deux heures de musique envoûtante, marquante et d’une expressivité rare. Mélangeant allégrement les genres, faisant surgir au beau milieu de l’introduction du deuxième acte une czardas de carnaval, exploitant avec vivacité et intelligence le registre des voix et de l’orchestre, le compositeur fait preuve d’un savoir-faire peu commun. Les défis (outre le sujet, mais ne revenons plus dessus) ne manquaient pas au moment d’entreprendre la composition de l’œuvre. Tout d’abord, les personnages sont nombreux et leurs personnalité, bien que téléphonées (le roi Ignace est un veule, la reine une hystérique et leur fils un sale gosse gâté à la recherche de sa personnalité) nécessitent un travail d’exploitation musicale de premier ordre : cantilènes souples pour la voix de ténor du prince, ligne mélodique toute en rugosité du roi, ambitus éprouvant pour la reine. Yvonne, personnage quasiment muet (sept interventions au total, parlées), s’exprime, quant à elle, par le truchement de l’orchestre. L’expressivité muette de son personnage, la force de sa présence, silhouette disgraciée et torturée figurent parmi les grandes réussites de l’opéra tout entier. Certes, le jeu exemplaire de Dörte Lyssewski compte également dans cette réussite, mais sans le soutien de l’orchestre de Boesmans, la composition de l’actrice aurait été aussi anecdotique que le personnage original.

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© Ruth Walz / Opéra national de Paris

Parlons-en de l’orchestre : de taille modeste, il fait cependant appel à une profusion de sonorités, à un arc-en-ciel de couleurs... Le pupitre des cordes, sollicité en permanence, dialogue avec aisance, sans jamais bavarder. Si col legno il y a, celui-ci est immanquablement justifié par la tournure du discours de la scène. Passant tour à tour du murmure à la péroraison, du raffinement d’un pastiche XVIIIe siècle aux brusques interruptions de la percussion (un abus de roulements de grosse caisse seule, cependant), l’orchestre du Klangforum Wien dévide sa partition sans faillir, gourmand de sonorités. Sur scène, on distinguera l’excellente prestation d’un Yann Beuron toujours aussi bon chanteur que comédien, l’impeccable maintien vocal de Paul Gay ; on regrettera le timbre voilé de Victor von Halem, pourtant solide dans sa stature de chambellan, et la diction française toujours aussi défaillante de Mireille Delunsch. Quelques bonnes surprises surviennent avec Guillaume Antoine (son personnage tombant pourtant comme un cheveu sur la soupe), qui confirme son talent d’année en année, ou encore Hannah Esther Minutillo, efficace soprano dans le rôle de la très sensuelle Isabelle. Jean-Luc Ballestra parvient à apporter suffisamment de nuances à son personnage (Cyprien) pour le rendre attachant.

La mise en scène est somptueuse : les décors sont fixes mais sont modifiés à mesure qu’avance l’intrigue. On saluera ici l’excellent travail de Luc Bondy, manifestement ravi de faire évoluer ses personnages au milieu des particularités de la scène de Garnier, tirant et retirant le rideau à l’envi, créant mille espaces intimes ou insolites (ou comment une table devient le refuge d’une famille à la dérive). La petite cour du roi Ignace est posée, vit et survit au hasard des crises. Enfin, les costumes proprement magnifiques de Milena Canonero aident un peu plus à vivifier l’action. On retiendra les tenues excentriques du roi, mais aussi le charme rétro très années 1950 des personnages secondaires. Tout ceci se mêle, s’entremêle et sert en définitive la musique.

On se félicite que l’Opéra de Paris, en 2009, puisse donner la parole à des artistes tels que Bondy et Boesmans et fasse preuve d’une curiosité encore intact. On sera gré à Gérard Mortier d’avoir fait preuve de courage et de volonté en matière de musique contemporaine, sans compromission, avec, en ligne de fond, l’exigence de la qualité. Y aura-t-il un avenir à ces collaborations fructueuses ? Aurons-nous encore la chance en 2015 de choisir entre Boesmans, Verdi et Stravinski ? Questions pour l’heure sans vraie réponse.

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- Paris
- Opéra Garnier
- 1er février 2009
- Philippe Boesmans (1936), Yvonne, princesse de Bourgogne. Comédie tragique en 4 actes. Livret Luc Bondy et Marie-Louise Bischofberger, d’après W.Gombrowicz.
- Mise en scène : Luc Bondy ; décors : Richard Peduzzi ; costumes : Milena Canonero ; lumières : Dominique Bruguière
- Yvonne : Dörte Lyssowski ; Le prince Philippe : Yann Beuron ; Le roi Ignace : Paul Gay ; la reine Marguerite : Mireille Delunsch ; le chambellan : Victor von Halem ; Isabelle : Hannah Ester Minutillo ; Cyrille : Jason Bridges ; Cyprien : Jean-Luc Ballestra ; Innocent : Guillaume Antoine ; Valentin : Marc Cossu-Leonian.
- Ensemble Les Jeunes Solistes ; chef des chœurs : Rachid Safir
- Klangforum Wien
- Sylvain Cambreling, direction






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