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Yale à New York : Sleeping Giant

jeudi 21 octobre 2010 par Thomas Deneuville
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© Timothy Andres

La réputation de la Yale School of Music n’est plus à prouver, du moins de ce côté de l’Atlantique. Des artistes de renommée internationale y ont fait leurs gammes et d’éminents compositeurs y ont enseigné (Seeger, Hindemith, Penderecki, etc.) A Yale vit également le jour un collectif de compositeurs qui, il y a 20 ans, apportèrent un souffle nouveau à la Downtown Music : Bang on a Can. Cette musique apparue en réaction aux académismes Uptown, fut illustrée par des compositeurs tels que Philip Glass, Steve Reich, La Monte Young, John Cage, etc. Rien de bien surprenant dans le fait que David Lang, fer de lance de Bang on a Can (prix Pulitzer 2008 pour The Little Match Girl Passion [1]) enseigne à Yale aujourd’hui.

C’est un autre collectif issu de la même école qui était à l’honneur ce soir au Poisson Rouge (le temple new yorkais de la nouvelle musique, situé dans le Village) : Sleeping Giant, le géant endormi. Le collectif est composé de Timothy (Timo) Andres, Christopher Cerrone, Jacob Cooper, Ted Hearne et Robert Honstein. Il privilégie « la vitalité à une esthétique rigide [2] » et reçoit un soutien actif de Yale. Chaque compositeur présentait une pièce ce soir, à commencer par Jacob Cooper et son Cello Octet (2010). Un fragment d’une pièce orchestrale de Cooper sert de noyau à cette composition que l’on pourrait qualifier de geste, d’arc. En effet, l’Octet s’ouvre sur un unisson tenu et tendu, sur la touche. Le timbre unique de huit violoncelles amplifiés à l’unisson, aux coups d’archets libres, n’est pas sans évoquer celui d’un essaim d’abeilles (n’y voyez rien de péjoratif, l’effet est saisissant !). Après un moment statique, un changement apparaît et les instrumentistes, à tour de rôle, amorcent un (très très) long glissando descendant. Il n’est tout de fois pas synchronisé et même si la masse sonore, en moyenne, descend vers les graves, l’auditeur n’est pas à même de dire où commence et où cesse cette tendance. Cooper avoue être attiré par « l’étirement » de la musique en la démultipliant. Les harmonies crées sont surprenantes, mais lorsque l’on a compris, après une minute, le principe de la pièce, rien ne vient nous surprendre.

La deuxième pièce était présentée par Ted Hearne et s’intitulait One of Us, One of them (2005). Une autre géométrie intéressante puisque Hearne avait écrit pour piano et percussions. Ici encore, le matériau sonore est limité bien que très rythmé. L’attention se porte donc sur le timbre et sur ce que les cymbales, le glockenspiel et le piano ont en commun : le métal. Le pianiste ouvre la pièce par de violents coups de pédale qui ont pour effet de lever brusquement l’étouffoir et de « jouer » légèrement toutes les cordes à la fois (rappelant quelques pièces de Henry Cowell). Le percussionniste joue presque dans l’échancrure du piano et se sert de ses maillets pour frapper les cordes du piano les plus proches de lui. Après une exposition saccadée, une pulsation s’installe et un contrepoint rythmique lie les deux instruments. La tension se résorbe et, jusqu’à la fin de la pièce, les deux musiciens se concentrent sur le piano et le transforment en percussion pure, frappant tantôt sur le cadre, tantôt à même les cordes, sans toucher le clavier.

C’est la poésie de Louise Glück (le poème Fugue, pour être plus précis) qui a inspiré la pièce suivante à Christopher Cerrone. Aveno : A Fragment, est orchestrée pour soprano, mezzo soprano et un ensemble de chambre de sept musiciens. Composée il y a cinq ans, Cerrone (26 ans) la considère comme une œuvre de jeunesse si l’on en croit le programme. Le résultat est un paysage presque lunaire qui reflète les rimes astringentes de la poétesse new yorkaise. Les sons et les timbres se heurtent (pendant quelques mesures, le clavier du piano est joué à l’aide d’une cuillère en plastique) en accentuant la tension émotionnelle du texte. Les voix se partagent les lignes du poème, l’une se faisant souvent l’écho de l’autre, à tour de rôle. Il est parfois difficile de les comprendre : est-ce dû à l’acoustique ? L’amplification ? Les interprètes ? Ou simplement le choix de situer certaines lignes dans les parties extrêmes des tessitures des chanteuses ? Toujours est-il que l’effet est réussi et le tout hautement expressif, voire expressionniste. On pense au théâtre Nô …

Jusqu’à présent, et même si le collectif ne revendique pas une esthétique commune, les trois premières pièces partageaient beaucoup de caractères. Ainsi, Robert Honstein et son Why are you not answering ? apportent donc un peu de fraîcheur au programme. Hostein nous livre sur scène que cette pièce en deux mouvements courts est une réponse musicale à deux incipits d’emails, reçus par erreur, et issus d’un site de rencontre en ligne. Le compositeur voit cette pièce comme une série de chansons sans paroles. Le langage musical flirte cette fois avec le post-rock et des thèmes très accrocheurs alternent avec des riffs plus jazz-fusion (la guitare électrique et la batterie y sont pour beaucoup). Les changements d’humeur sont menés par le glockenspiel, joué par Hostein lui-même, et on a parfois l’impression d’assister à la projection d’un court métrage intimiste.

Le programme se conclut avec la première new yorkaise de Clamber Music de Timo(thy) Andres. Andres n’a que 25 ans et vient de sortir son premier album chez Nonesuch, [3] le label new yorkais de Steve Reich, du Kronos Quartet, etc. qui depuis mai a largement été encensé par les critiques (dont le très influent Alex Ross, critique musical du New Yorker). Sa liste de récompenses et de commandes a de quoi faire pâlir des artistes du double de son âge. Citons notamment une commission du Los Angeles Philharmonic, Nightjar, qui fut dirigée par John Adams lui-même.

Clamber music, écrite pour deux violons et piano est la collision de deux mondes, celui du « sublime et du moins sublime » : deux thèmes s’imbriquent dans un ensemble de variations à l’envers. En effet, tout au long du morceau, les deux violonistes suggèrent tour à tour un peu plus les thèmes du Moment Musical n°2 de Schubert et de la Romance en sol de Johan Svendsen, deux thèmes qu’Andres a toujours associés mentalement puisqu’ils débutent sur les mêmes quatre notes. De l’écriture se dégage une remarquable élégance, telle qu’on peut l’entendre chez Britten. Les forces sont équilibrées, les parties sont idiomatiques et le contrepoint rythmique est, par moments, à couper le souffle. L’un des moments les plus saisissants de la pièce est probablement lorsque l’un des violonistes cesse de jouer pour désaccorder l’autre violon qui, lui, joue toujours, tandis que le piano nous entraine dans une spirale descendante. Une mention particulière pour les deux violonistes : Owen Dalby et Tema Watstein, éblouissants de virtuosité et de sensibilité.

Le géant n’est finalement pas si endormi que ça et Yale a encore livré une « promotion » de compositeurs fort talentueux. L’ironie veut toutefois que Timo Andres tire son épingle du jeu, ce jeune homme svelte, cet autre géant, qui domine d’une bonne tête le reste du collectif. Il est des ombres dans lesquelles il ne fait pas bon vivre.

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- New York
- Le Poisson Rouge
- 12 octobre 2010
- Timothy Andres (*1985) Clamber Music (2010), Christopher Cerrone (*1984) Averno : A Fragment (2006), Jacob Cooper(* ?), Cello Octet (2010), Ted Hearne (*1982) One of Us, One of Them (2005), Robert Honstein (*1980), Why Are You Not Answering ? (2010).
- Timo Andres, piano ; Joe Bergen, percussion ; Rachel Calloway, mezzo-soprano ; Owen Dalby, violon ; Lisa Dowling, contrebasse ; David Friend, piano ; Mary Mackenzie, soprano ; Tema Watstein, violin ; Owen Weaver, percussion ; Arnold Choi, Alvin Wong, Neena Deb-Sen, Shannon Hayden, James Kim, Jurrian van der Zanden, Sung Chan Chang, Philo Lee, violoncello ; Eve Tang, alto ; Daryia Nikolenko, flute ; Ashley Smith, clarinette ; John Corkill, percussion ; Hwa Young An, piano ; Owen Weaver, batterie ; Robert Honstein, glockenspiel ; Joo Hyeon Park, piano ; Max Zuckerman, electric guitar ; Owen Dalby et Tema Watstein, violon.
- Adrian Slywotzky, direction

[1] Harmonia Mundi, 2009

[2] “works that prize vitality over a rigid aesthetic.”

[3] Timo Andres, Shy And Mighty, Nonesuch, 2010.











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