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Wozzeck… et Marie

mercredi 2 avril 2008 par Vincent Haegele
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Simon Keenlyside
© Ruth Walz / Opéra National de Paris

« Nous autres n’avons droit qu’à une petite place dans le monde et un morceau de miroir », soupire Marie, dans le IIe acte. Opéra dont le thème sordide fit frémir jusqu’à Schönberg, le Wozzeck mis en scène par Christoph Marthaler est une immense glace réfléchissant toute la misère d’un siècle, à savoir le nôtre. La nouvelle production de l’Opéra Bastille est une réussite, donnant autant à voir qu’à entendre et de la partition de Berg, servie avec grand talent par des chanteurs très investis, nous dirons qu’elle a été respectée dans les détails par une mise en scène inventive, riche et sans temps mort.

Certes, tout n’est pas parfait dans le travail de Marthaler, et les enfants qui sautent dans tous les coins distraient un peu trop l’attention du spectateur dès les premières minutes du Ier acte, pourtant déjà si pleines de tension. Nous découvrons à ce moment une sorte de centre social d’Allemagne de l’Est, tenant à la fois de l’administration, du bistrot et du centre sportif. Á noter que ce genre d’établissement existe toujours : l’auteur de cette chronique ayant passé quelques temps dans les centres d’archives russes, il avait appris, avec quelque surprise, que l’on pouvait acheter de la charcuterie aux Archives du socialisme… C’est dans ce décor fixe et étriqué qu’évoluent les personnages, pour la plupart des déshérités dont la soulographie culmine lors de la scène du bal populaire.

On aurait tort d’incriminer Marthaler pour ces choix, qui respectent l’esprit de la pièce de Büchner et son adaptation opératique par Berg en 1914. Georg Büchner a sans doute été l’un des plus grands observateurs de son temps : depuis la Mort de Danton, qui reprenait les grandes lignes de la tragédie antique pour les plaquer sur un événement contemporain, jusqu’au Woyzeck, qui prenait pour thème l’histoire d’un soldat exécuté en 1824 pour avoir assassiné sa maîtresse, le tragédien mettait en scène les aspects les plus intemporels mais aussi les plus triviaux de son temps. Des Wozzeck, il y en a eu, il y en a encore, ne serait-ce que dans l’ex-Armée rouge actuelle. La référence aux années soviétiques était de ce fait très pertinente.

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© Ruth Walz / Opéra National de Paris

Des chanteurs, se dégage un trio émouvant, constitué du Wozzeck de Simon Keenlyside, du Tambour-major de Jon Villars et surtout de la Marie d’Angela Denoke. Depuis la magnifique prestation d’un Walter Berry psychotique dans l’interprétation de Boulez en 1966, l’Opéra de Paris ne devait certainement pas avoir entendu un Wozzeck aussi personnel, aussi émouvant. Keenlyside est, disons-le, formidable : la voix est solide, mais laisse place à quelques brisures qui semblent inscrites dans la partition de Berg. Quant à ses qualités d’acteur, elles sont sans conteste immenses. Marthaler fait beaucoup bouger ses personnages et, mentionnons-le, ne se complaît pas à les faire chanter couchés une seule fois.

Enfin, c’est la prestation d’Angela Denoke qui nous a donné l’envie d’intituler cette petite chronique « Wozzeck et Marie » : après sa superbe Kundry il y a deux semaines et surtout après l’avoir entendue un mois auparavant dans la suite de l’opéra donnée à la Cité de la Musique et dirigée par Susanna Mälkki, nous attendions avec beaucoup d’impatience de la découvrir dans le rôle complet, tant elle avait suscité de curiosité. Et ces attentes ont été comblées : c’est une très grande Marie qu’elle a offerte aux spectateurs de la Bastille, donnant à entendre non une femme fatale ou une fille à soldat, mais bel et bien un personnage perdu de tristesse et de remords. La scène de la lecture de la Bible était le point d’orgue de cette interprétation.

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© Ruth Walz / Opéra National de Paris

Aux côtés de tant de talent, le couple du Capitaine et du Docteur, formé par Gerhard Siegel et Roland Bracht est intéressant, tandis que l’on découvre avec beaucoup de plaisir la Margret de Ursula Hesse von den Steinen. Voilà un plateau solide, malheureusement desservi par la prestation atone des enfants de la dernière scène. On attend quand même un peu plus du fameux « Du, deine Mutter ist tot », déclamé ici au hachoir par un chœur qui ne comprend manifestement rien à ce qu’il raconte. Cette scène étant la dernière, elle ne pouvait être passée sous silence.

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© Ruth Walz / Opéra National de Paris

Un dernier mot sur l’Orchestre de l’Opéra que l’on a connu un peu plus alerte. Après avoir entendu en un mois d’intervalle le fameux interlude en ré mineur qui ouvre la scène finale, la première fois dirigé par Susanna Mälkki, la comparaison ne pouvait que se faire en la défaveur de la phalange de l’opéra : la progression vers les grands coups de timbales et la vertigineuse gamme descendante était assez terne et manquait de tension. Il n’en reste pas moins que ce concerto pour orchestre qu’est le Wozzeck donnait à entendre bien des morceaux de bravoure. Avec mention spéciale aux cordes solistes.

En conclusion, ne manquez pas ce Wozzeck.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 01 avril 2008
- Alban Berg (1885-1935), Wozzeck, Opéra en trois actes sur un livret du compositeur, d’après Woyzeck de Georg Büchner
- Mise en scène, Christoph Marthaler ; Décors et costumes, Anna Viebrock ; Lumières, Olaf Winter
- Wozzeck, Simmon Keenlyside ; Tambour major, Jon Villars ; Andres, David Kuebler ; Hauptmann, Gerhard Siegel ; Doktor, Roland Bracht ; Marie, Angela Denoke ; Margret, Ursula Hesse von den Steinen ; Erster Handwerksbursch, Patrick Schramm ; Zweiter Handwerksbursch, Igor Gnidii ; Der Narr, John Graham-Hall
- Choeurs de l’Opéra national de Paris ; Maîtrise des Hauts-de-Seine/Choeur d’enfants de l’Opéra national de Paris ; Chef des chœurs, Winfried Maczewski
- Orchestre de l’Opéra de Paris
- Sylvain Cambreling, direction






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