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Voix étouffées 2012 : de Rudolf Karel à Arvo Pärt

dimanche 19 février 2012 par Thomas Rigail

Le troisième concert du festival Voix étouffées, à la Salle Cortot, invite le 1. Frauen-Kammerorchester von Österreich, autrement dit le premier orchestre féminin d’Autriche. Comme son nom l’indique, c’est un orchestre uniquement composée de jeunes femmes, créé en 1982 en signe de protestation face à la vie musicale germanique d’alors – rappelons que le Philharmonique de Berlin et le Philharmonique de Vienne, pour ne citer qu’eux, n’ont accueilli de femmes dans leurs rangs qu’à partir des années 1990. Si la question n’est plus autant d’actualité qu’à l’aube des années 1980, il reste un orchestre représentatif du haut niveau de la vie musicale autrichienne, qui interprète ici un très beau programme.

Si Arvo Pärt, censuré doublement dans ses premières années en Estonie, dans un premier temps de par son style d’inspiration sérielle, puis après son virage mystique au début des années 70 à cause de l’inspiration religieuse de sa musique, est poussé à l’exil en Autriche puis en Allemagne, il n’est pas certain, qu’ayant gagné une très large reconnaissance en Occident, sa trajectoire soit la même que celle d’un Toch, d’un Goldschmidt, ou encore moins des compositeurs étant restés en URSS. De l’inclusion de compositeurs ayant dû subir la censure soviétique, le festival n’a retenu au final, à l’exception de l’archi-célèbre Chostakovitch, que deux compositeurs, Pärt et Silvestri, originaires de pays périphériques à l’URSS, et ayant eu un succès certain en Occident : nous sommes assez loin des quantités d’œuvres écrites au siècle passé en URSS et qui restent méconnues voire méprisées, tout autant que des vies brisées par le régime nazi, ne serait-ce que celle d’un Toch qui ne fut pas touché dans sa chair mais y perdit sans doute un destin de grand compositeur. De fait, en introduction, Amaury du Closel indiquera avoir découvert Fratres lors d’une visite dans un musée allemand consacré à la Shoah, où l’œuvre passe en boucle : ce mélange des genres, ramenant à une communauté de donation, qui n’a de réel commun qu’une forme de réification sentimentale – si la musique de Pärt a dans le contexte soviétique presque valeur de résistance, cette valeur est inaccessible à un Occident qui n’y entend que l’éloge de la simplicité et l’immédiateté du ressenti, prêts à être plaqués sur n’importe quelle image triviale, qu’elle soit intérieure ou télévisuelle, pour lui conférer sans effort une étrangeté mélancolique –, des cas extrêmement différents et irréductibles, pour tirer de l’individu on ne sait trop quoi – il y a-t-il besoin de petites mélodies mélancoliques pour être touché par l’action de ces désastres qu’ont été ces régimes totalitaires ? De fait, il n’y a peut être qu’au sein d’un tel festival que la musique de Pärt peut être entendue par l’Occident hors de sa sentimentalité, mais face à l’authenticité univoque des musiques de Toch ou de Goldschmidt, c’est cette sentimentalité même qui la rend négligeable.

Il faut ajouter que cette version de 2007 pour quintette à cordes, quintette à vents et percussions, d’une œuvre créée en 1977 et qui en connait pour l’instant seize, assez malhabilement orchestrée, répartissant la mélodie évolutive entre différentes combinaisons instrumentales, façon Boléro, est loin d’être la plus réussie : « façon Boléro », cela laisse songeur sur la portée d’une pièce qui n’a pas la trivialité volontaire de l’œuvre de Ravel - et il n’est pas certain que le Pärt d’aujourd’hui, qui répond sans tergiverser à une demande, soit tout à fait le même que celui des années 70. Le 1. Frauen-Kammerorchester von Österreich n’évite pas ici une certaine fragilité malgré de beaux bois, mais l’exécution de l’œuvre n’est pas aussi facile que la simplicité rythmique et harmonique pourrait le laisser supposer.

Le cas Berthold Goldschmidt (1903-1996) est un autre cas de disparition dans l’exil : juif, considéré comme « musicien dégénéré », sa fuite pour l’Angleterre coupe l’élan d’une carrière de compositeur qui allait être véritablement lancée par le très bel opéra Der gewaltige Hahnrei. En Angleterre, il sera chef d’orchestre, assurant en particulier la création de la Symphonie n°10 de Mahler reconstituée par Deryck Cooke, mais peinera à faire jouer ses propres œuvres, au point qu’il abandonnera la composition en 1958 sur ces Mediterranean songs, avant de reprendre tardivement, avec plus de succès, à partir de 1982. Les Mediterranean songs, connues par l’un des premiers projets discographiques d’envergure consacrés aux musiciens censurés par les nazis, la série Entartete musik produite par Decca et honteusement épuisée depuis des années, mais données ici en création française avec un orchestre forcément réduit, n’avaient aucune raison de rester si longtemps éloignées des scènes françaises : dans un style à mi-chemin entre Britten et Berg, habitée de sublimes harmonies hautement chromatiques, par un travail polyphonique éclaté dans une instrumentation toute en enluminures et une forme orchestrale traversée d’intenses convulsions, qui porte toute la poétique dramatique des textes, l’œuvre est une bijou de mélodies avec orchestre qui dépasse de loin l’image d’œuvre conservatrice qui lui a été attribuée sans raison. Le ténor Ferdinand von Plettenberg n’a pas la voix la plus attirante, et la prononciation de l’anglais est obscure, mais l’interprétation du 1. Frauen-Kammerorchester von Österreich, dont les vents à un par partie doivent faire face aux harmonies complexes disposées par Goldschmidt (la corniste, très solide, a fort à faire), qui débute avec une première mélodie incertaine et une deuxième qu’un décalage oblige à recommencer, se renforce au fil de son déroulement, et les deux dernières sont tenues dans une belle ampleur à la fois coloriste et dramatique. Il manquera sans doute à la direction d’Amaury du Closel, visiblement malade, un peu plus de tranchant pour donner tout le potentiel de l’œuvre, mais l’œuvre s’achève dans une sensualité sublimée des plus pertinentes.

Tout comme l’exécution des Mediterranean songs, le concert entier ira vers le mieux, en s’achevant avec une remarquable interprétation de Der Dämon de Paul Hindemith, ballet de 1922 qui connaît une très petite résurrection y compris, fait exceptionnel, en France, puisqu’elle a été jouée à l’auditorium d’Orsay il y a deux ans : contrairement à l’œuvre de Goldschmidt, la pièce est originellement écrite pour ensemble, et Amaury du Closel et son orchestre en tirent une exécution acérée et vibrante, grâce à un quintette farouche dominé par une première violon altière, et des bois à l’implication jamais démentie – en particulier une flûte et une clarinette racées, aux solos délicieusement idiomatiques. Seul le piano, un peu trop aqueux et attentif à ne pas couvrir ses camarades, manque parfois de présence rythmique, et l’interprétation, un défaut de jeunesse peut être, perd progressivement en intensité, mais il est vrai que le deuxième tableau de l’œuvre, à l’exception de la « danse de la brutalité », est moins riche que le premier. Cela est accessoire devant la qualité d’implication et la précision de jeu de ces jeunes dames, qui si elles n’atteignent pas tout à fait la plénitude sonore de l’Ensemble Scharoun, ne sont pas très loin derrière lui en matière de virulence et de rigueur.

Cette qualité n’est pas tout à fait présente dans le dernier concert du festival, donné par l’Ensemble Voix Etouffées dirigé par Alexandre Myrat au Centre culturel tchèque. Cet ensemble lié au Forum voix étouffées, se réunissant sans doute moins régulièrement, d’un niveau global inférieur à ces spectaculaires jeunes roumains et allemands, a surtout pour lui une bonne volonté manifeste, mais il peine à donner sens à un programme également moins intéressant : les Machines agricoles de Darius Milhaud (qui, en tant que juif et « musicien dégénéré », fuit l’occupation allemande pour les Etats-Unis en 40), farce polytonale au texte tiré d’un catalogue dont le grotesque ne doit pas dissimuler l’écriture difficile, apparaissent ici plus cacophoniques que de raison, et sans le tranchant qui éclaircirait le fouillis de cette abstruse polyphonie. On tentera alors de se raccrocher à la chanteuse Rayanne Dupuis, à la prononciation peu claire et au vibrato large (mais peut être est-elle elle aussi légèrement malade ?), tout comme dans Frauentanz, cycle de mélodies de jeunesse d’un Weill qui n’a pas encore débuté sur ses collaborations avec Brecht, dans lequel une justesse parfois approximative de l’ensemble et une sonorité pour le moins rêche empêchent d’entendre la grande tension qu’Alexandre Myrat annonce en introduction : restent deux curiosités, données dans des exécutions néanmoins honnêtes – mais les autres concerts du festival avaient placé la barre haut.

Suit à nouveau Fratres d’Arvo Pärt, choix incompréhensible, d’autant plus qu’il est donné dans la même version qu’avec le 1. Frauen-Kammerorchester von Österreich alors qu’un changement d’instrumentation semblait le minimum, mais choix sans doute circonstanciel, car l’œuvre remplace les 5 Balladen op.10 de Max Brand initialement prévues : en l’état, la partition n’a pas de quoi servir de support à un dialogue entre différentes interprétations, et cette exécution est un cran en-dessous de celle déjà imparfaite des jeunes autrichiennes, avec beaucoup d’incertitudes chez tous les instrumentistes. Ce court concert se conclura avec le Nonette de Rudolf Karel, dernière œuvre écrite par le compositeur tchèque avant sa mort à Theresienstadt, qui renvoie à la part la plus difficile du travail sur les œuvres de la période, difficile non par les pièces elles-mêmes mais par ce qu’elles indiquent sur la nature d’un art qui ne peut plus être perçu comme simple divertissement – rappelons que Rudolf Karel est ce compositeur qui, résistant, arrêté en 1943, transféré à la prison de Pankràc, sans papier à musique et sans possibilité de se relire, écrivit, sur sept mois, un opéra, Tri vlasy deda Vseveda, sur des bouts de papier toilette ou des éclats de bois qu’un gardien sortait chaque jour de la prison. Les trois mouvements du Nonette, écrits dans des conditions à peines meilleures après son transfert à Terezin, auront cette vivacité inexpugnable qui habite, contre tous les préjugés, nombre d’œuvres des compositeurs internés dans les camps de concentration. Évoquer Karel en quelques mots n’est rien moins que trivial, alors nous nous contenterons de dire que l’exécution de l’ensemble Voix Étouffées semble ici plus incisive, mieux travaillée et, sans atteindre une plénitude vraiment convaincante, donnera plus de satisfaction.

Sur le festival dans son ensemble, il n’y a pas à répéter ici des évidences – à savoir que son caractère confidentiel est une autre preuve de l’état déplorable du monde de la musique, et s’en attrister revient à vouloir entrer en guerre contre des moulins à vents. Il suffira de dire que des orchestres de niveau inférieur à ces deux remarquables ensembles de jeunes roumains et autrichiens jouent régulièrement à Pleyel, au Théâtre des Champs Elysées et dans d’autres salles prestigieuses, et que les œuvres choisies, en particulier les deux créations françaises qu’étaient la symphonie avec piano de Toch et les Mediterranean songs de Goldschmidt, ont plus leur place dans les lieux qui prétendent jouer la « grande musique » que le ressassement obtus de quantités d’œuvres demeurées au premier plan par conservatisme, fainéantise, pauvreté de la pensée et anémie de l’oreille. En attendant que rien ne change, que la félicité soit sur ces quelques convaincus qui persistent à maintenir hors du silence assourdissant des œuvres, au sens le plus fort du terme, qui n’ont jamais mérité d’y tomber.

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- 01 février 2012
- Berthold Goldschmidt (1903-1996), Mediterranean songs
- Arvo Pärt (né en 1935), Fratres
- Paul Hindemith (1895-1963), Der Dämon
- Ferdinand von Plettenberg, ténor
- 1. Frauen-Kammerorchester von Österreich
- Amaury du Closel, direction

- Paris
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- 07 février 2012
- Darius Milhaud (1892-1974), Machines agricoles
- Kurt Weill (1900-1950), Frauentanz
- Arvo Pärt (né en 1935), Fratres
- Rudolf Karel (1880-1945), Nonet
- Rayanne Dupuis, soprano
- Ensemble Voix Etouffées
- Alexandre Myrat, direction






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