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Vlaamse Opera : l’Enlèvement au sérail

mardi 30 novembre 2010 par Richard Letawe
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© Annemie Augustijns

L’Opéra de Flandre a choisi un thème unique pour cette saison 2010-2011, l’Orient, qu’il décline une sélection de choix parmi les nombreux opéras qui ont pour carde ou pour thème cet horizon lointain : l’Amour de loin de Kaaja Sariaho, Hérodiade, Salomé…, et pour le mois de novembre l’incontournable Enlèvement au sérail de Mozart.

En charge de cette nouvelle production, la metteuse en scène Eike Gramss a choisi de placer l’action dans un cadre moderne, option ô combien banale, mais elle traite son sujet avec originalité et humanisme, ce qui en fait un spectacle assez convaincant et mémorable.

Dans cette mise en scène, Constance, Blonde et Pedrillo sont retenus dans un village en plein désert, de ceux que les gouvernements nomment infrastructures rebelles ou terroristes, où les combattants sont eux-mêmes des membres de la population. Village assez misérable car le seul point d’eau moderne, relique peut-être du passage des œuvres caritatives d’un rallye automobile, ne fonctionne plus qu’au compte-gouttes. L’arrivée d’un prétendu ingénieur est donc bienvenue, et par coup de chance, Belmonte arrive même à réparer la canalisation ; il laissera donc au moins un bon souvenir de son passage…

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© Annemie Augustijns

Le cadre n’est donc pas très original pour une transposition de cette histoire, mais ce qui est le plus frappant ici, ce sont les dialogues, qui ne sont pas menés en allemand, mais chacun dans la langue de sa nationalité selon le livret, Belmonte, Constance et Pedrillo en espagnol, Blonde en anglais, Osmin et Selim en arabe. Certains sont plus ou moins bilingues, d’autres monoglotes, et cette difficulté relative de compréhension entre les personnages n’est pas une simple lubie d’une réalisatrice qui voudrait donner un réalisme superflu aux situations, mais ajoute une tension, une menace, une urgence dans les rapports entre « ravisseurs » et « otages ». Soutenue par une direction d’acteurs soignée et variée, cette mise en scène propose un spectacle qui n’est pas une énième transposition, mais qui se révèle assez passionnant, dans un cadre cohérent et réaliste. Reconnaissons que nous avons craint au début de voir une histoire du genre « innocents touristes otages d’Al Qaeda », ou « Ingrid Betancourt chez les FARC », or la mise en scène conserve bien le propos subtil du singspiel : c’est bien Selim qui, malgré les côtés sombres de son caractère et son autoritarisme, fait preuve de magnanimité, et ici, les maquisards sont tout le contraire de talibans fanatiques, mais des gens simples et pauvres, qui utilisent les moyens de lutte qui sont à leur disposition.

Le Vlaamse opera est basé à la fois à Gand et à Anvers, ce qui donne pour chaque production un nombre conséquent de représentations, étalées sur une période plus longue que dans les maisons monocéphales, ce qui impose souvent d’avoir deux distributions pour des raisons d’agenda et de fatigue. Dans le cas de cet Enlèvement, ce sont les rôles les plus lourds, ceux de Konstanze et de Belmonte qui sont tenus par deux chanteurs différents, alors que Blonde, Osmin et Pedrillo ont un seul titulaire. Nous entendons ce soir la distribution désignée comme « B », alors que les « A » étaient Iride Martinez en Constance et Maxim Mironov en Belmonte.

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© Annemie Augustijns

Belmonte est chanté par Andreas Scheidegger, ténor aux manières raffinées, dont la voix manque un peu de puissance, et qui a une légère tendance à écourter ses aigus, mais qui manifeste par ailleurs une grande sensibilité, émettant un chant doux et subtil, aux nuances soignées, à la dynamique très précise et aux phrasés d’une douceur délicieuse. Meilleur amoureux transi et hésitant que comblé, c’est un acteur un peu gauche, qui fait passer toutes ses émotions par le chant, tendre et généreux. Il manque un peu de charme et d’assurance dans « Wenn der Freude Trännen fliessen », mais pour le reste, ce jeune chanteur apporte beaucoup de talent et de fraîcheur à une interprétation de qualité.

La Blonde de Julianne Gearhart est une interprète moins marquante mais elle possède assez d’énergie et de jeunesse pour proposer un personnage pétulant et rebelle, ce qui compense de fréquentes stridences vocales.

Le point faible de cette distribution est malheureusement la Konstanze éprouvante de Laura Nicorescu, à la voix fatiguée, aigre et vibrante, au legato approximatif, et au contrôle du souffle très médiocre. Elle est totalement dépassée dans « Ach, ich liebte », se reprend dans « Traurigkeit », où elle fait preuve de sincérité et négocie bien les aigus. Elle manque ensuite de se noyer dans « Martern aller Arten », qu’elle transforme en numéro d’hystérique et qu’elle termine à l’arraché, et au prix d’un chant très peu académique. Elle sombre ensuite dans le quatuor, et plus encore dans le duo avec Belmonte, où son intonation est très aléatoire et où sa voix rêche se marie particulièrement mal avec celle de Andreas Scheidegger.

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© Annemie Augustijns

Sans qu’on puisse lui reprocher grand-chose à part une émission fort nasale, le Pedrillo hispanophone d’Eduardo Santander n’est pas particulièrement mémorable. En revanche, Günes Gürle est un excellent Osmin, au chant soigné, aux accents nuancés, qui n’aboie jamais, et fait valoir une émission particulièrement douce et subtile. Ses graves sont encore une peu légers, il se trompe dans les rythmes de « O wie will ich triumphieren », mais à part ces quelques remarques, sa prestation est très encourageante. Signalons aussi que, à part pour Julianne Gearhart, ces représentations étaient une prise de rôle pour chacun de ces chanteurs.

Enfin, n’oublions pas Norman Issa dans le rôle de Sélim, acteur arabe israélien, à l‘illustre présence scénique, éloquent aussi bien en arabe que quand il parle l’espagnol, et qui fait passer autant la forte attirance qu’il ressent pour sa captive, que la responsabilité de chef militaire et politique du village qu’il a à porter. A la fin du singspiel, il reste seul au milieu des dunes. Cela nous prive du chœur final, mais nous donne une très belle complainte qu’il chante en arabe, beau moment de poésie et de tristesse.

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© Annemie Augustijns

Fort bien dirigé par Umberto Benedetti-Michelangeli, un chef habile et dynamique, l’orchestre du Vlaamse Opera se comporte fort bien, réactif, brillant et précis, malgré des vents assez frustes dans leur air de bravoure. Espérons pour la qualité de cette maison que cet orchestre conserve son autonomie, à l’heure où son existence est menacée par des projets fumeux de fusion avec d’autres formations flamandes.

Prochaine étape du voyage en Orient du Vlaamse opera : Semiramide de Rossini, en décembre à Anvers, et en janvier à Gand.

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- Gand
- Vlaamse opera
- 19 novembre 2010
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Entführung aus dem Serail. Singspiel en trois actes
- Mise en scène, Eike Gramss ; décors, Christoph Wagenknecht ; Costumes, Catherine Voeffray ; lumières, Glenn D’Haenens ; dramaturgie, Bettina Auer
- Konstanze, Laura Nicorescu ; Belmonte, Andreas Scheidegger ; Blonde, Julianne Gearhart ; Pedrillo, Eduardo Santamaria ; Osmin, Günes Gürle ; Bassa Selim, Norman Issa
- Koor van de Vlaamse Opera. Chef de choeur, Yannis Pouspourakis
- Symfonisch Orkest van de Vlaamse Opera
- Umberto Benedetti-Michelangeli, direction






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