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Valery Gergiev et le LSO à Pleyel : stratégie de coercition

mercredi 30 septembre 2009 par Thomas Rigail
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Valery Gergiev
DR

Pour les deux premiers concerts de la saison parisienne du London Symphony Orchestra, son chef principal Valery Gergiev a choisi un programme imposant : deux des plus longues symphonies de Shostakovich et des compléments pas moins ardus, avec en premier lieu le deuxième concerto pour piano de Brahms.

Le concerto s’ouvre sur des problèmes d’équilibre. Nelson Freire, s’il n’est pas complètement dépassé par la virtuosité extrêmement lourde du concerto, semble, en abusant périodiquement de la pédale et surtout en peinant à donner une véritable plénitude au son du piano, atteindre une certaine limite, qui exige que l’orchestre lui laisse de la place pour que le jeu respire et que la technique ne circonscrive pas l’expression. Malheureusement, Valery Gergiev ne l’entend pas de cette oreille : dès l’exposition par l’orchestre, le chef s’impose, pas nécessairement par le volume mais par une vivacité et un répondant qui écrasent le jeu certes souple mais un peu plat, ou du tout du moins dépassionné, du pianiste. Par la suite, cohésion rythmique hasardeuse entre orchestre et soliste, tempos parfois peu coordonnés (Freire qui fait du rubato là où Gergiev veut jouer droit - d’où les décalages notés), réexposition fragile : entre un pianiste qui fait dans le moelleux, qui fait glisser la partition plutôt qu’il ne l’impose, évitant ainsi le maniérisme mais peinant à atteindre l’intensité sonore nécessaire, et un orchestre plutôt massif et dramatique, peu d’accord en vue. Gergiev tend à réduire l’instrument soliste au rôle de piano obligé mais dans ce concerto, pour donner sens à la forme, l’orchestre ne peut pas autant conduire à lui seul le discours et face à une direction de ce type, Freire ne peut imposer la direction nécessaire. Son jeu se distinguant peu de la version qu’il a donnée avec Riccardo Chailly au disque, il semble donc que le problème provienne plutôt d’une incompatibilité entre le soliste et l’orchestre, incompatibilité qui s’affirme au deuxième mouvement avec un début qui manque de clarté rythmique du côté des cordes - une impression de brouillon qui réapparait dans le trio. Le « Sempre più agitato » de la coda est néanmoins plutôt réussi et montre que soliste et orchestre peuvent trouver une bonne cohésion y compris dans les tuttis fortissimo.

L’exposé du thème du troisième mouvement pâtit de ce manque de subtilité général, avec un violoncelle solo au son un peu gras et un accompagnement plaqué. Les arpèges de piano une mesure après B font un peu fouillis, et font partis des quelques petits accrocs techniques, mais le trio soliste/chef/violoncelle solo trouve une belle délicatesse dans les moments les plus doux (à D). Le quatrième mouvement retombe dans les travers du premier, avec un piano absent dans les tutti, des mésententes sur le tempo (notamment mes.388) et un manque de conduite générale. Nelson Freire n’est sans doute pas à critiquer ici : malgré ses limites, il semble que ce soit surtout Valery Gergiev qui n’a pas su dompter sa belle bête londonienne pour l’accorder au jeu raffiné et parfois un peu timide du soliste. Cela semble du reste un problème récurrent quand Gergiev accompagne : le cycle Prokofiev de la saison passée montrait déjà un orchestre souvent envahissant qui exigeait un soliste autoritaire pour vraiment mener les partitions, rôle que seul Vadim Repin avait su réellement jouer dans le deuxième concerto pour violon. Dans ces cas là, Gergiev et le LSO se révèlent alors des accompagnateurs de choix. Nous sommes néanmoins un peu dur : cette interprétation du concerto pour piano n°2, sans doute pas tout à fait aboutie, ne manquait néanmoins pas de qualités dans l’exécution proprement dite et avait le grand mérite de ne pas céder à la lourdeur dans laquelle il est facile de tomber avec une telle partition.

Il reste peu surprenant que Valery Gergiev, pas toujours le plus maître de la forme ni le chef le plus subtil, soit beaucoup plus à l’aise dans la symphonie n°11 de Chostakovitch qui suit, symphonie descriptive et plutôt musclée dans laquelle ce qui constituait des défauts dans le concerto de Brahms sera transformé en qualités. C’est que Gergiev en donne une lecture spectaculaire, très premier degré, superficielle sans doute, qui vire parfois à la démonstration de force.

Le premier mouvement, pris plus rapidement que l’adagio indiqué, fonctionne sur l’engagement total de l’orchestre : des cordes homogènes, des interventions de trompettes un peu incertaines au début et qui s’affirment au fil du mouvement, une direction qui tient un long et sous-entendu crescendo jusqu’au climax retenu à 19’, installent une tension qui ne se dément pas. Les cuivres exhibent la richesse de leur timbre avec des dernières mesures sinistres à souhait qui contrasteront avec les démonstrations de puissance qui suivront, avant un deuxième mouvement très rapide, un peu trop pour les placements rythmiques des cordes qui ne sont pas toujours très précis, la faute également à des attaques de motifs manquant de franchise, sans que l’ensemble en souffre car les plans sonores restent bien définis et surtout la conduite jusqu’au climax au chiffre 39 est remarquable. Et l’on sait que quand Gergiev lâche les fauves de son orchestre, cela ne passe pas inaperçu. La séquence suivante retrouve la tension sourde que Gergiev a su trouver dans le premier mouvement et qui ne quittera pas toute la première demi-heure de l’œuvre. Après la polyphonie de bois de l’adagio qui coupe le mouvement en deux - et qui montre les bois, point faible récurrent de l’orchestre, beaucoup plus à leur aise qu’à l’habitude, en place et justement colorés -, l’orchestre et son chef se lancent dans un allegro surexcité, qui subit quelques flottements rythmiques mais conduit à une marche tonitruante. On regrettera quand même des percussions à clavier écrasées par la toute puissance des cordes et des cuivres.

Le troisième mouvement fait un peu retomber la tension avec des mélopées sur fond de pizz un peu désincarnées. On retiendra plutôt à partir de 106 une superbe séquence cuivres/clarinettes dont le souffle tragique est continué à partir 109 par les cordes jusqu’à un nouveau climax tout en puissance à 112. Gergiev se révèle dans ces moments un excellent constructeur de tension, pas très subtil mais redoutablement efficace, d’autant que l’orchestre suit autant en engagement qu’en terme de couleurs en trouvant un bon équilibre entre grincements « à la russe » et tons plus chauds. Dans le quatrième mouvement, les cordes trouvent le mordant qui leur faisait défaut et la suite est à l’image du reste de l’interprétation : de feu, sans pour autant se limiter à du spectaculaire gratuit, avec par exemple un superbe solo de cor anglais à 102 dans le court adagio central (encore une fois surprenant, tant les bois de l’orchestre avaient pu nous apparaître comme l’élément décevant par le passé). Une fin manquant de préparation met un terme abrupt à une interprétation virile, à laquelle on pourra reprocher un manque de distance, de raffinement ou de profondeur, mais qui n’aura pas manqué d’enthousiasmer et parfois d’impressionner par la qualité de l’exécution instrumentale (malgré quelques errements plutôt dus aux prises de risques de Gergiev qu’à la qualité des musiciens) et la poigne de fer que Gergiev a su imposer. En bis, Gergiev sert une « Marche » de L’Amour des trois oranges de Prokofiev facétieuse et enlevée.

Voilà un concert à l’image de ce que l’on peut attendre de Valery Gergiev : il ne faut pas aller à l’un de ses concerts pour la précision de sa direction ni pour redécouvrir des partitions par la subtilité de ses lectures, mais pour voir un bel orchestre, galvanisé par le direct jusque dans ses moments de flottements, être emporté par le souffle d’une direction puissante qui passe parfois en force. Cela ne fonctionne pas avec toutes les partitions, loin s’en faut, mais cela n’est pas tombé à côté de la symphonie n°11 de Chostakovitch.

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