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Valentina Lisitsa : l’énigme reste entière.

jeudi 15 décembre 2011 par Carlos Tinoco
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Valentina Lisitsa
DR

Au départ, les Bouffes du Nord devaient programmer Simone Dinnerstein, qu’on voulait découvrir en concert après ses enregistrements de Bach. Annulation oblige, elle fut remplacée par Valentina Lisitsa, une nouvelle venue sur la grande scène internationale au parcours atypique, puisque cette pianiste s’est faite connaître principalement par Youtube. Précisons que nous ne l’avions jamais entendue et que l’état fort discutable des concours internationaux comme de la singulière industrie du show-biz classique ne faisait pas de sa carte de visite un argument en sa défaveur, presque au contraire.

De Youtube à Carnegie Hall et en récital avec Hillary Hahn, il y a de quoi intriguer ! De cette occasion d’en avoir le cœur net, on est ressorti complètement perplexe. Précisons qu’on ne juge pas un artiste sur une prestation, encore plus quand celle-ci est impromptue. Il s’agissait d’un remplacement, et nous ignorons dans quelles conditions ce concert a été préparé. Il pourrait paraître déplacé, dans ces conditions, de se lancer dans des considérations de technique pianistique.

Mais c’est l’artiste elle-même qui nous y invite, puisqu’elle axe une partie de sa promotion sur l’argument de la virtuosité et que les Études de Chopin sont un de ses chevaux de bataille. D’ailleurs, on voit mal comment on pourrait commenter un concert où les Études ont été placées au programme sans soulever des questions de technique. Il ne sera pas question de porter ici un jugement définitif sur Valentina Lisitsa comme technicienne du piano, mais ce que nous avons entendu permet d’interroger certains malentendus assez répandus.

Il est plus commun qu’on ne pourrait le croire, d’assimiler la virtuosité pianistique à une question de vitesse. Elle se mesurerait à la cadence métronomique à laquelle un interprète peut jouer certaines œuvres canoniques dont les doigtés sont notoirement difficiles ; jouer, c’est à dire, déplacer ses doigts sur les touches pour faire entendre toutes les notes que contient la partition, au rythme indiqué, et sans en mettre trop à côté. Si la virtuosité, c’est cela (et il est clair que c’en est une composante), alors ce qu’on a entendu aux Bouffes du Nord était en effet virtuose.

Mais la musicalité ne se mesurant pas en notes/s, il faut introduire d’autres paramètres dans l’appréciation de la virtuosité. Il est d’ailleurs notable que ce qui se présente comme une évidence, s’agissant par exemple des instruments à cordes doive être à chaque fois redémontré dans le cas du piano : tout ce qui, dans la virtuosité, tend à la fabrication du son en tant que tel et pas seulement à son émission à tel ou tel moment. Même si les conditions physiques en sont plus mystérieuses, le son se fabrique au piano comme au violon, non seulement en termes dynamiques (pianissimo ou fortissimo), mais en termes de qualités de timbre, du couleur, de dureté, etc. C’est avec ce matériau que l’interprète construit l’essentiel du discours musical, c’est ainsi qu’il repense la partition.

Or, à cet égard, et même si cela apparaît moins immédiatement flagrant que chez les violonistes, les pianistes sont foncièrement inégaux : certains ont une palette plus élargie et plus sûre que d’autres. Bien sûr, il y est question de doigts, mais aussi de souplesse et de rapport de l’ensemble du corps au clavier ; les voies en sont si complexes qu’elles ne peuvent pas non plus se déduire aisément de l’impression visuelle laissée par l’interprète. C’est par rapport à tout ce qu’on fera entrer dans « la fabrication du son » que la virtuosité de Valentina Lisitsa nous a laissé perplexe. Peut-être était-elle dans un mauvais soir, et il faudra la réentendre. Le choix d’un Chopin lent, sans affèteries, à des kilomètres de tout salon, carré, est plus que possible, il est éminemment louable et légitime. Cette Fantaisie en fa mineur, nous en saluons l’intention, dont d’autres pianistes ont déjà montré qu’elle pouvait aboutir. Mais, quand on n’introduit pas dans Chopin les coquetteries qui le rendent aisément séduisant (peut-être pour sa perte), encore faut-il construire un discours puissant. C’est là que s’est situé le problème dans notre appréhension de ce concert. On n’est pas en désaccord avec le discours de Valentina Lisitsa, on n’en n’a pas entendu. Peut-être est-ce notre oreille, mais à aucun moment il ne nous a semblé ouïr autre chose que des notes plus ou moins fortes, jamais des notes timbrées de manière à les individualiser et à leur faire raconter quelque chose.

La même remarque vaut pour toutes les Études, où, en outre, dans les plus rapides, on a eu le net sentiment d’un problème d’articulation, les arpèges se noyant dans un brouillard totalement rédhibitoire pour l’intelligence de la partition. En écoutant les aigus, on repensait à ce miracle survenu à Pleyel il y a une vingtaine d’années, dans le deuxième mouvement de la Vingt et unième sonate de Schubert, où Krystian Zimerman croisait ses mains pour aller chercher de la gauche des notes pianissimo au timbre irréel, chacune jetant une couleur différente de la précédente, devant un public qui avait cessé de respirer. Ce soir aux Bouffes du Nord, Valentina Lisitsa nous en a offert l’exacte antithèse.

C’est pourquoi nous ne discuterons pas plus de l’interprétation des pièces de Liszt que de celles de Chopin qui nous ont été offertes : on y a certes entendu les facilités dont Valentina Lisitsa voulait se garder (et, encore une fois, c’est aussi salutaire dans Liszt que dans Chopin, cf. le contre-exemple du dernier disque de Lang Lang), mais on n’a pas entendu ce qu’elle voulait en faire, et on a nettement eu l’impression que, pour ce soir du moins, elle n’en possédait pas les doigts (ce qui, après tout, peut arriver aux plus grands, le corps, sa fragilité et ses caprices, étant ce qu’ils sont).

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- Paris
- Théâtre des Bouffes du Nord
- 28 novembre 2011
- Frédéric Chopin (1810-1849), Fantaisie en fa mineur op.49 ; 12 Études op.25
- Franz Liszt (1811-1886) : Rhapsodie n°12 en do dièse mineur S.244 ; Ballade n°2 en si mineur S.171 ; La Danse sacrée et le duetto final de Aida d’après Verdi S.436 ; Totentanz S.525
- Valentina Lisitsa, piano






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