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Une reprise sujette à controverse de la Carmen de Calixto Bieito à La Fenice

dimanche 8 juillet 2012 par Nicolas Mesnier-Nature
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© Michele Crosera

L’opéra le plus connu au monde et le plus interprété est parfois victime de sa notoriété. Nous savons par expérience que le péril est donc grand en ce qui concerne la mise en scène de cette œuvre, très fortement connotée couleur locale et de ce fait soumise aux pires espagnolades traditionnelles. Comment moderniser Carmen et crédibiliser une nouvelle vision qui trouvera son écho dans l’enthousiasme d’un public aux aguets ?
Le catalan Calixto Bieito a osé le pari du modernisme, et c’est tout l’intérêt du spectacle.

L’époque choisie pour la transposition est celle des années 1960/70, en plein franquisme. La noirceur initiale du sujet trouve un écho réaliste dans cette tranche d’histoire dictatoriale de l’Espagne. La présence militaire devient le sujet à des variations sur l’abus de pouvoir des petits chefs au sein même de l’armée (cet homme qui court en pleine chaleur autour du camp jusqu’à épuisement par exemple) et envers un peuple soumis, pour la plupart composé de civils sans défense dont le seul objectif semble de se nourrir et ce par tous les moyens. La présence de l’État est rendue ambiguë de par l’utilisation qui est faite du drapeau, objet d’adoration et de pouvoir, mais aussi de vulgarisation, comme cette serviette de bain dont se sert une pin-up ou une écharpe pour un militaire en goguette.
Les éléments de décor restent relativement restreints. Une cabine téléphonique, plusieurs voitures, une imposante silhouette noire de taureau. La nouvelle dramatisation élude complètement les éléments d’origine, tels taverne, arènes, et cavernes dans une nature sauvage et inquiétante. De plus, les dialogues sont presque entièrement supprimés, ce qui est presque un avantage à l’heure des distributions internationales...

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© Franco Lannino

Les personnages mis en situation par Calixto Bieito possèdent à l’origine des caractères très accentués que l’on ne retrouvera pas forcément dans la distribution de ce premier juillet qui reste un peu en-deçà de l’édition enregistrée en 2010 [1]. Cette reprise à La Fenice permet de mesurer l’évolution dans le temps d’un tel impact visuel tout aussi bien que l’effet produit par les changements de distribution des rôles principaux.

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© Antoni Bofill

Les hasards du calendrier des représentations nous ont fait assister à cette Carmen non pas avec Béatrice Uria-Monzon dans le rôle-titre mais avec la mezzo soprano d’origine gréco-suédoise Katarina Giotas. Inévitablement confrontée à son homologue française, on peut dire qu’elle s’en tire plutôt bien. Sa tessiture tend davantage vers le haut que vers le bas, et les notes les plus graves sont moins nourries. Sa prononciation, si importante, vulgarise trop les voyelles, trop ouvertes (« l’âââmour »), mais reste dans l’ensemble très correcte. La puissance vocale demeure tout le long de ce rôle éprouvant bien trop connu pour se permettre un faux pas. Le jeu scénique de la chanteuse suit la volonté du metteur en scène dans son approche moderne et sensuelle, mais plus modérée que celle de sa partenaire. On remarquera toutefois une tendance à se placer presque toujours au centre de la scène. Katarina Giotas n’est peut-être pas la plus inoubliable des Carmen, mais le spectacle est assuré, et bien. La scène finale est empreinte de violence, et sa mort fort réussie.

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© Michele Crosera

Luca Lombardo est un Don José malheureusement en retrait physiquement, ayant du mal à assurer une présence mâle face à sa partenaire. Son personnage est vu comme réellement dominé par la femme fatale, ce qui se perçoit comme une approche crédible et assumée mais paraît quand même un peu décalé dans ce contexte de dureté relationnelle. Néanmoins, la voix du ténor né à Marseille manque de couleurs et de chaleur. Le timbre est métallique, comporte peu de nuances et de subtilités dans les phrasés. Une légèreté naturelle lui permet pourtant de beaux aigus bien tenus, mais en force.

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© Michele Crosera

L’Escamillo de Károly Szemerédy, baryton hongrois, est quant à lui parfaitement crédible sur scène. Grand, fort, il apparaît sûr de lui et incarne avec brio le toréador vedette, flambeur et hâbleur, distribuant sans retenue les liasses de billets qui sortent de ses poches. Très curieusement, son air d’entrée n’est gâché que par une prononciation presque incompréhensible mais qui va s’améliorer par la suite. La voix est superbe, très timbrée et très colorée. On trouvera le même défaut de prononciation, récurrent hélas, pour le personnage de la Micaëla de Virginia Wagner. Impossible de comprendre quoi que ce soit. Cette jeune femme – qui ne l’est plus ! - aurait pu s’imposer davantage. Le chant, sans défauts, ne suffira pas à en laisser un souvenir inoubliable.

Dans les rôles dits secondaires, le Dancaïre et le Remendado étonnent par leur excellent duo, dans une entente parfaite, tout comme leur français ! L’autre duo, féminin, de Frasquita et de Mecédès nous laisse cependant dans une totale expectative. Pourquoi n’entend-on plus chanter par moments Sonia Ciani, aphone, dans le duo des cartes, du meilleur Bizet, sans se soucier de sa partenaire qui elle assure sa partie ? Mystère pour nous. Dario Ciotoli reste bien à l’aise dans le militaire Moralès, mais son impossible diction condamne toute compassion pour une voix pourtant solide.

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© Michele Crosera

Les chœurs assurent une formidable énergie dans le dernier acte, et leur alignement dans toute la largeur de la scène vaut son impact sonore et visuel. L’orchestre dirigé par Carlo Goldstein est à la fois puissant et subtil, surtout pour les détails orchestraux des préludes et des certains airs (dont La fleur que tu m’avais jetée) où contrechants et solos ressortent à merveille.

En résumé, une Carmen qui peut choquer par certains de ses aspects scéniques (des spectateurs ont d’ailleurs quitté leurs sièges) mais qui trouvera sa place dans les réactualisations tellement à la mode des grands opéras du répertoire, pour peu qu’on en comprenne les tenants et les aboutissants.

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- Venise.
- Gran Teatro la Fenice.
- 01 juillet 2012.
- Georges Bizet (1838-1875), Carmen
- Mise en scène, Calixto Bieito ; Décors, Alfons Flores ; Costumes, Mercè Paloma ; Lumières, Alberto Rodriguez Vega
- Luca Lombardo, Don José ; Károly Szemerédy, Escamillo ; Francis Duziak, le Dancaïre ; Rodolphe Briand, le Remendado ; Dario Ciotoli, Moralès ; Matteo Ferrera, Zuninga ; Cesare Baroni, Lillas Pastia ; Katarina Giotas, Carmen ; Virginia Wagner, Micaëla ; Sonia Ciani, Frasquita ; Chiara Fracasso, Mercédès.
- Coro del Teatro La Fenice. Chef de chœur, Claudio Marino Moretti
- Orchestra del Teatro La Fenice
- Carlo Goldstein, direction

[1DVD paru chez CMajor Ndlr






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