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Une dimension « humaine »

jeudi 11 décembre 2008 par Dominique Joan
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Marc Albrecht
DR

Si certains concerts peuvent rapidement verser dans la facilité et la flatterie pour auditoire conservateur qui se complait dans les grands classiques de la musique vocale, le piège a été évité ce soir pour ce rendez-vous de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg placé sous la direction de son directeur musical Marc Albrecht, en précédant l’incontournable et maintes fois servi Requiem Allemand de Brahms par le court Mémorial pour Lidice de Martinu. Introduire ainsi le chant dédié à l’Humanité par un hommage aux victimes d’une barbarie autrement plus contemporaine a donné un autre aspect aux sept mouvements suivants. Le chœur de l’OPS ainsi que la soprano Christina Landshamer et le baryton Christian Gerhaher assuraient l’effectif vocal du Requiem.

Le contraste était d’autant plus fort que les deux œuvres n’ont formé qu’une, les chœurs et les deux solistes prenant place dès le début, et le public d’un silence religieux entre les deux œuvres méditant sur l’expression - profonde, meurtrie, mais recelant un espoir palpable - d’un exilé à ses compatriotes. Le Mémorial pour Lidice a été composé par Martinu en 1943, alors qu’il avait fui la terre Tchèque pour les Etats-Unis, afin de célébrer la mémoire de deux mille victimes des villages de Lezaky et Lidice qui ont subi les représailles nazies suite à l’assassinat de Reinhard Heydrich (qui dirigeait le service de renseignement de la SS) à Prague le 27 mai 1942. Ecrit pour grand orchestre, il est décomposé en trois mouvements d’un seul tenant. Le ton grave et solennel est établi dans l’Adagio Funèbre dès le premier accord d’ut mineur sur lequel croît un plaintif accord d’ut dièse mineur qui illustre toute la consternation et la désolation face à l’anéantissement. Rapidement, ce qui va constituer l’essentiel du matériel musical de l’œuvre trouve ses premiers échos dans les sons profonds de la masse orchestrale entière. Dans ce dessin musical dense, parfois dissonant, mais jamais heurtant, la fibre patriotique se fait ressentir. L’Andante Moderato (puis l’Adagio) perpétue l’atmosphère des débuts, tout en introduisant des ébauches d’optimisme qui prennent plus d’importance à mesure que la conclusion approche. Une alternance entre cellules fortes et interventions contenues où, respectivement, tout l’orchestre répond successivement à quelques cuivres et bois y est développée. Une citation du thème du destin de la Cinquième Symphonie de Beethoven prépare l’Adagio final et c’est une brève réexposition du premier mouvement qui se conclut finalement sur un ut majeur qui exprime résolument la confiance en l’avenir.

Mise à part une justesse parfois hésitante chez les bois, l’orchestre se montre pleinement dans l’esprit de la partition : la direction de Marc Albrecht, déjà minutieuse mais généreuse, met la densité et la chaleur des archets strasbourgeois au service du caractère pesant et de l’intensité émotionnelle de ces quelques pages.

Le premier mouvement du Requiem se dessine ensuite presque dans la rumeur mourante du dernier accord du Mémorial. L’introduction des cordes graves bénéficie de la rondeur des contrebasses, mais sans doute par excès de finesse, le chant qui se dessine aux violoncelles et altos manque quelque peu de consistance dans ce tapis sonore ronflant. Le chœur de l’OPS, formation d’amateurs de très bon niveau, se montre équilibré et réactif, et ce dès les premières interventions. Le travail de justesse est louable, mais dans les passages où les sopranes sont seules, on note quelques faiblesses dans les aigus où l’intonation est trop basse. Dans le second mouvement, le chœur se montre de plus en plus professionnel, et la mise en valeur du texte dans le développement ternaire (« Siehe, ein Ackermann wartet auf die köstliche Frucht der Erde ») est somptueusement servie par un travail exigeant sur chaque syllabe. On souligne à nouveau l’implication appréciable de Marc Albrecht qui met en œuvre une gestuelle extrêmement détaillée et suivie aussi scrupuleusement par l’orchestre que par le chœur. Dans le troisième mouvement, le baryton Christian Gerhaher se montre convaincant et n’omet pas de donner le relief musical suggéré par la progression du texte. Le dialogue avec le chœur est intéressant, mais les voix les plus aigues retombent par moments dans leurs petits travers de justesse. Le quatrième mouvement nous est proposé avec un rythme très large. Cette lecture est défendable mais souffre d’un morcellement des longues phrases et liaisons indiquées par Brahms. Pour autant, on peut grâce à ce tempo plus modéré apprécier toute la richesse harmonique et modulatoire de cette transition dans l’œuvre qui dessine un pont entre l’expression de la foi (troisième mouvement) et la tristesse contenue de la disparition d’une mère (cinquième mouvement). C’est justement dans cette cinquième partie que l’on entend pour la première (et dernière fois hélas !) la soprano Christina Landshamer. La chaleur de son timbre, qui ne souffre guère de l’exigence d’un registre relativement aigu, associée à son attitude contenue mettent très justement en valeur l’esprit du texte sans toutefois tomber dans la monotonie. Dans le sixième mouvement, où l’on retrouve à nouveau Christian Gerhaher, ce dernier dévoile un peu trop tôt ses intentions (« Siehe, ich sage euch ein Geheimnis ») lorsque l’on pourrait apprécier une gradation de l’intensité dramatique mieux répartie avant l’énergique développement central, où l’orchestre fait montre de précision et de vivacité tandis que le chœur peine malheureusement à surgir de la masse sonore, bien qu’aidé par un tempo vif qui aurait justement été de nature à favoriser son émergence. La fugue qui amène la coda de cette avant-dernière partie réconcilie cependant les deux parties d’une belle manière. Pour le septième et dernier mouvement, Marc Albrecht choisit de prendre le temps nécessaire pour donner tout son sens à une écriture élargie et ascendante caractéristique du Requiem Aeternam qui sans en être ici un à proprement parler, en présente les principaux attributs. Et on apprécie ce parti pris, quand tant de fois cette conclusion est appréhendée de manière expéditive. Ce dernier mouvement est finalement révélateur d’une lecture très pertinente de l’œuvre de la part d’un Marc Albrecht pleinement dans son élément ce soir, et qui outre sa direction très détaillée a fait preuve d’un bel investissement, en tirant le meilleur - et allant même parfois au-delà des possibilités - d’un chœur très agréable dans l’équilibre sonore, et qui tendra encore davantage vers son exigence de professionnalisme en consolidant le travail – ô combien primordial et délicat – de justesse.

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- Strasbourg
- Palais de la Musique et des Congrès – Salle Erasme
- 05 décembre 2008
- Bohuslav Martinu (1890-1959), Mémorial pour Lidice H.296
- Johannes Brahms (1833-1897), Ein Deutsches Requiem
- Soprano, Christina Landshamer
- Baryton, Christian Gerhaher
- Chœur de l’OPS. Chef de chœur, Catherine Bolzinger
- Orchestre Philharmonique de Strasbourg
- Marc Albrecht, direction











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