ClassiqueInfo.com




Une dernière fête pour la comédie

dimanche 1er août 2010 par Thomas Rigail
JPEG - 19.7 ko
Gabriel Garrido
© Hervé Nègre

Le Théâtre de la Comédie de Montpellier ferme ses portes pour travaux. Le dernier spectacle qu’il accueille est une recréation par l’Ensemble Elyma d’une fête bolivienne au début du XVIIIème siècle : une conclusion temporaire toute d’allégresse et de chaleur.

L’Ensemble Elyma se propose de faire entendre une sélection des musiques données lors d’une « fiesta criolla », fête organisée en l’honneur de Notre Dame de Guadalupe dans la ville de La Plata (aujourd’hui renommée Sucre) en Bolivie, telle qu’elle pouvait se dérouler au début du XVIIIème siècle. Notre Dame de Guadualupe, ou Vierge de Guadalupe, est le nom donné à la Vierge Marie lors de son apparition au Mexique en 1531 à un indigène converti au catholicisme. Cette figure se répand par la suite dans toute l’Amérique du sud, jusqu’à la fête de La Plata apparue en 1602, durant laquelle indigènes, créoles et espagnols se réunissent et se confrontent autour de la célébration de cette Vierge proprement sud-américaine (elle sera déclarée patronne des Amériques par le pape Jean-Paul II). Durant ces festivités qui duraient 10 jours, on donnait quasiment en continu des messes et des Salve, mais également des célébrations populaires – villancicos, comédies ou courses de taureaux – dont les chants profanes résonnaient parfois jusque dans l’église. Surnommée « la première métisse », Notre Dame de Guadalupe porte la valeur symbolique du métissages des cultures et des religions (catholicisme et cultes païens) qui ont fondé le Mexique et par extension l’Amérique du Sud entière, et la musique qui était pratiquée lors des festivités est marquée par la cohabitation à la fois du sacré et du profane mais également des cultures indigènes et européennes : les pièces présentées ce soir oscillent entre baroque italianisant, style vocal de la renaissance tardive ou du baroque primitif, et genres populaires parfois peu éloignés de certaines musiques telles qu’elles sont encore pratiquées de nos jours, certaines pièces mêlant simultanément dans leur instrumentation et leur harmonisation plusieurs influences.

Par delà une écriture relativement ordinaire sur le plan technique en dehors de quelques pièces plus avancées, c’est ce syncrétisme qui fait toute l’originalité de ces pièces et le programme du spectacle, élaboré il y a une dizaine d’années par le chef Gabriel Garrido en collaboration avec le musicologue Bernardo Illari et articulé autour d’une sélection de pièces de Roque Jacinto de Chavirría écrites pour la fête en 1718 accompagnées de pièces anonymes populaires ou sacrées et d’œuvres d’autres compositeurs de la région, joue avec beaucoup d’habileté sur les changements d’atmosphère induits par les glissements de styles entre les pièces. L’instrumentation est le plus souvent dominé par les couleurs des cordes pincées (chitarrone et guitare), soutenues par les viole de gambe et violone et l’intervention récurrente de percussions, le tout conférant une saveur immédiate à la musique (y compris dans les pièces sacrées), dont le pittoresque et le caractère parfois ludique ne doit pas dissimuler la qualité. Les bois très présents (cornet à bouquin, traverso, chirimia, bassons) insistent par leurs couleurs sur le fondement folklorique et la dimension festive des pièces, dans la joyeuse vigueur des tutti et les tournures mélodiques très typées, ne manquera pas de faire son effet sur un public qui réagit plus vivement aux pièces d’origine populaire, justement enthousiasmantes du reste par la fraîcheur et la qualité d’exécution de l’Ensemble Elyma. Le spectacle est néanmoins bien organisé par l’alternance de pièces « faciles » et d’œuvres sacrées plus subtiles, dont la plus belle est sans doute le Salve Regina anonyme de la fin du spectacle, attribué à Bals T. de Guzman, dont le style renvoie pleinement à la fin de la Renaissance. Au contraire, les pièces de Roque Jacinto de Chavirría sont par leur harmonie et le traitement du contrepoint inscrites dans le style européen de son temps, mais la coloration de l’instrumentation et les choix des textes (dont la pièce maîtresse, le récit d’une corrida Oigan las fiestas de toros) sont des traces vivantes des métissages locaux.

Il est d’ailleurs dommage que le spectacle ne soit pas surtitré : si la thématique (l’hommage à la Vierge) est redondante, son traitement, allant du pastoral jusqu’à l’héroïsation de la figure (qui arrête les taureaux… tout autant que les Turcs), est des plus divers. Le jeu des chanteurs avec le texte, non dénué d’humour, tout comme certains commentaires du chef Gabriel Garrido, restaient souvent inaccessibles à ceux qui ne gardaient pas sous les yeux le livret.

Le spectacle, qui a été enregistré et publié au disque en 2005, est très bien rodé. L’exécution musicale tire parti de la variété des instruments et le plateau vocal est homogène, en dépit de voix relativement banales : on retiendra surtout le naturel des timbres, l’investissement dans le chant, la cohésion des ensembles, et si le charismatique Jaime Caicompai est sans doute le plus marquant, chaque chanteur trouve sa place.

Le public réserve un accueil très avenant à l’Ensemble Elyma, qui donnera trois bis : il est certain que la chaleur et la vie qui se dégagent du spectacle sont plus en cause que son intérêt musicologique, mais devant la qualité de l’exécution et le charme d’une musique qui s’éloigne des chemins banalisés du baroque, il n’y avait en effet pas de raison de bouder son plaisir.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Montpellier
- Théâtre de la Comédie
- 27 juillet 2010
- Fiesta Criolla, fête en l’honneur de la Vierge de Guadalupe, pièces de Chavarria, Flores, Araugo, Guzman...
- Mercedes Hernandez, soprano
- Barbara Kusa, soprano
- Alicia Berri, mezzo-soprano
- Maximiliano Baños, contre-ténor
- Bertrand Dazin, contré-ténor
- Jaime Caicompai, ténor
- Elier Muñoz Rodriguez, ténor
- Sophie Michaux, soprano
- Luciana Cueto, mezzo-soprano
- David Hernandez, ténor
- Ensemble Elyma
- Gabriel Garrido, direction






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 810797

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique vocale et chorale   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License