ClassiqueInfo.com



Une Kat’a Kabanova « aquatique » à l’Opéra National du Rhin

samedi 28 janvier 2012 par Emmanuel Andrieu
JPEG - 42.1 ko
© Alain Kaiser

Après avoir été créée à l’Opéra de Flandre en 2004 - avant de tourner un peu partout en Europe, à La Scala de Milan ou au Teatro Real de Madrid par exemple- c’est dans la capitale alsacienne que fait escale cette fabuleuse production, une des plus extraordinaires signées du talentueux autant que prolifique Robert Carsen.

Dès la première scène, on comprend que le metteur en scène canadien s’est encore surpassé et que les qualificatifs vont manquer pour faire le digne éloge que son travail poétique et captivant mérite. Pendant le prélude, vingt quatre « doubles » de Katia, en robe blanche, évoluent sur des caillebotis flottant sur un miroir d’eau. Tout à coup, ces naïades se désarticulent dans une danse frénétique et répètent à l’infini des tentatives désespérées de noyade. Lors de ces danses macabres, qu’elles réitèrent à de nombreuses reprises pendant la représentation, elles changent à vue et créent de nouveaux espaces, par l’entremise des fameuses planches en bois. Tantôt disposés en oblique, tantôt en îlot rectangulaire, les caillebotis viennent former au III deux rives opposées (symbolisant la séparation des amants), pour figurer ensuite une croix, au moment du suicide (comme sacrificiel) de l’héroïne. La Volga est ainsi omniprésente, magnifiée par les lumières oniriques et surnaturelles de Peter van Praet. Par ailleurs, et comme toujours avec Robert Carsen, un des principaux émerveillements viendra d’une direction d’acteurs magistrale, surtout dans le traitement du personnage central.

JPEG - 55.4 ko
© Alain Kaiser

Dans le magnifique rôle-titre, la soprano slovaque Andrea Dankova campe une Katia d’une bouleversante vérité. A la fois enfantine et d’une sensualité violente, son incarnation de l’héroïne ostrovskienne s’avère d’une pertinence musicale et scénique confondante, comme on en trouve rarement sur les scènes lyriques. Elle émeut ainsi fortement par l’innocence et la pureté qu’elle instille à Katia, mal armée pour lutter contre le tourbillon passionnel où l’entraîne à la fois la légèreté de Varvara et la dureté de Kabanikha.

JPEG - 65.4 ko
© Alain Kaiser

Autour d’elle, une distribution proche de l’idéal, comme en état de grâce, où chacun vit et personnifie son rôle de saisissante façon. Ainsi, la Kabanikha sèche et cassante de Julia Juon, dont on admire le timbre tranchant, qui sait se charger de la froideur nécessaire pour donner à cette figure l’autorité naturelle qu’on attend d’un tel monstre. Le Tikhon de Guy de Mey, tout à la fois sonore et veule, caractériel et circonspect, est parfait en mari faible, dominé par sa mère. La mezzo-soprano polonaise Anna Radziejewska habite merveilleusement le personnage de Varvara, avec la verve pétillante, l’esprit d’insubordination et le charme qui lui sont propres. On se réjouit également du beau timbre clair, sensuel et viril à la fois du ténor slovaque Miroslav Dvorsky, aussi balourd et inconsistant que le veut le texte. Quelques aigus sont certes obtenus à l’arraché, mais sans entacher pour autant la prestation du chanteur. Plus lyrique, le ténor d’Enrico Cassi compose un Koudriach un rien rêveur. Oleg Bryjak enfin, à la voix de grande basse wagnérienne, incarne un Dikoy brutal, mais non dénué d’une grandeur pathétique, tant la voix sait rester belle et la ligne soignée. Les seconds rôles sont tenus de manière adéquat (avec une mention pour le Kouliguine de Peter Longauer), et le chœur (principalement masculin) de l’Opéra National du Rhin se distingue par quelques interventions aussi intenses que précises.

JPEG - 52.5 ko
© Alain Kaiser

Après avoir dirigé in loco Jenufa et L’Affaire Makropoulos ces dernières saisons, Friedmann Layer était de retour dans la fosse de l’Opéra de la place Broglie. L’ancien directeur musical de l’Orchestre National de Montpellier, toujours en parfaite symbiose avec la musique de Janacek, offre de la partition une lecture exacerbée, avec des paroxysmes prodigieux, entrecoupés de plages d’une transparence et d’une fluidité toutes poétiques. On admire les sonorités franches et la riche palette de couleurs d’un Orchestre Symphonique de Mulhouse qui parvient, avec bonheur, à mettre toujours en valeur les trésors d’une orchestration décidément fascinante.

JPEG - 49.1 ko
© Alain Kaiser

La représentation à laquelle nous assistions a été saluée par les ovations d’une salle comble. De toute évidence, un succès personnel pour Marc Clémeur qui, après avoir clos un Ring anthologique la saison dernière, offre désormais au public alsacien un cycle Janacek (La petite renarde rusée est à suivre la saison prochaine) tout aussi enthousiasmant. Une soirée qui a porté à son plus haut degré l’osmose du théâtre et de la musique, et qui a ému au bord des larmes un auditoire conquis.

Une soirée dont on se souviendra longtemps !

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Strasbourg
- Opéra
- 23 janvier 2012
- Leos Janacek (1854-1928), Kat’a Kabanova. Opéra en trois actes, Livret du compositeur d’après « L’Orage » d’Alexander Ostrovski.
- Mise en scène, Robert Carsen ; Décors & Costumes, Patrick Kinmonth ; Lumières, Peter van Praet ; Chorégraphies, Philippe Giraudeau.
- Katia, Andrea Dankova ; Kabanikha, Julia Juon ; Boris, Miroslav Dvorsky ; Tikhon, Guy de Mey ; Dikoï, Oleg Bryjak ; Varvara, Anna Radziejewska ; Koudriach, Enrico Casari ; Kouliguine, Peter Longauer ; Glacha, Nadia Bieber ; Fiekloucha, Yasmina Favre.
- Chœurs de l’Opéra National du Rhin ; Chef des chœurs, Michel Capperon
- Orchestre Symphonique de Mulhouse
- Friedemann Layer, direction











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 551407

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Opéra   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License