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Une Dame de pique bling bling à Luxembourg

samedi 7 février 2009 par Richard Letawe
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© Latvian National Opera

Après avoir exploré les coulisses du Grand Théâtre de Luxembourg pour assister à Il Giustino, le public était de retour du bon côté de la scène pour La Dame de pique de Tchaïkovski, une production venue de l’Opéra National de Lettonie.

Le metteur en scène Andrejs Zagars transpose l’action dans la Russie actuelle. Encore une fois, surtout avec ce livret très ancré dans la Russie d’ancien régime, on peut regretter que cette manie de relecture contemporaine conduise nos modernes scénographes à fermer les yeux sur de multiples invraisemblances et contresens, trop occupé qu’ils sont à faire entrer l’œuvre qu’ils ont choisie dans leur canevas personnel. La deuxième scène de l’Acte I de cette Dame de pique est emblématique de ces errances. Le livret est pourtant assez claire : Lisa est une jeune fille de la noblesse qu’on vient de fiancer à un bon parti, un peu contre son gré, et qui hésite à affronter l’autorité familiale et le poids des convenances en fréquentant un sombre et pauvre jeune homme qu’elle connaît à peine, mais qui la fascine. Or dans cette mise en scène, Lisa est encore une jeune fille, heureusement !, mais de notre époque, qui fait partie de la classe des oligarques qui se sont enrichis par la spoliation des biens publics lors des privatisations de l’ère Eltsine. Cependant, malgré ses robes haute couture, elle doit dormir sur un lit de camp, parce que le metteur en scène a préféré placer le début de la scène dans une salle de cours de danse plutôt que dans sa chambre. Comme il n’y a pas de temps pour faire un changement de décor, on peut tout juste lui placer ce lit de camp au milieu des plantes, et voilà le travail. A quoi tiennent les grandes scénographies !

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© Latvian National Opera

En revanche, comble de l’incohérence, elle réagit comme une oie blanche du XVIIIème siècle lorsqu’Herman s’introduit dans sa chambre : se couvre avec des airs effarouchés alors qu’elle a à peine retiré ses chaussures, est sincèrement paniquée à l’idée qu’on puisse les surprendre, et obéit avec une docilité tout à fait anachronique quand sa grand-mère [1] débarque pour voir ce qui se trame. « Lâche-moi les baskets mémé ! » devrait-elle plutôt lui répondre.

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© Latvian National Opera

On peut aussi évoquer l’acte II, où la tsarine est remplacée par une Miss en maillot de bain, et surtout la scène finale, où le tirage des cartes est remplacé par des machines à sou, qui ont l’air fausses à 100 mètres, qui n’ont même pas de bouton pour lancer le tirage, et qui tombent toutes simultanément sur la même combinaison. Tout ce chiqué pour qu’à la dernière carte, enfin, tous les écrans montrent le visage de la comtesse. Encore une des ces idées prétendument géniales dont la réalisation exige que toute une scène soit défigurée.

Pour sauver cette production, heureusement, dans la fosse comme sur le plateau, c’est la jeunesse qui triomphe. Herman d’abord est chanté par Maksim Aksenov, tout jeune homme à peine sorti du conservatoire, déjà en troupe au Marinskii, qui fait preuve d’une assurance et d’un aplomb admirables. La voix est belle, claire, fraîche et bien conduite. Les aigus sont brillants et émis facilement, le seul reproche à lui faire résidant dans les notes de passage vers le grave, qui sont un peu forcées et caverneuses. Sinon, c’est un Herman de grande classe, à l’aise dans toute la tessiture, qui émeut sans être pleurnichard, et dont le pouvoir de séduction est évident. Le rôle de Lisa est tenu par Elena Nebera, chanteuse solide et puissante, qui maîtrise sa partie sans problème, qui manque un peu de classe vocale et de distinction pour être tout à fait à la hauteur de son partenaire.

Egils Silins est un habitué du rôle de Tomsky, que pour rester au Benelux, il chantait à la Monnaie en 2005. Très à son avantage, l’émission haute et claire, le timbre moelleux, il est tout à fait exemplaire. Les autres rôles secondaires sont tous bien interprétés par une excellente équipe de solides troupiers, aussi à l’aise sur le plan scénique que sur le plan vocal.

Enfin, la charismatique Liubov Sokolova est une comtesse inoubliable, au chant intense, dont les inflexions traduisent toutes les fêlures d’une longue vie, et d’une grande beauté vocale, très loin des chanteuses à bout de souffle qu’on entend parfois dans ce rôle.

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© Latvian National Opera

Dirigeant un Orchestre Philharmonique du Luxembourg très attentif, Kirill Karabits ne réussit pas vraiment par défaut de subtilité et d’élégance à rendre l’esprit mozartien de l’acte II Ailleurs en revanche, on ne peut que louer l’impact dramatique de sa direction fougueuse et passionnée.

Pour finir, il faut regretter l’attitude désinvolte d’une salle clairsemée, mais fort bruyante et bien peu chaleureuse. Luxembourg a un public pour le symphonique, particulièrement nombreux et d’une politesse exemplaire à la Philharmonie, mais pas encore de public d’opéra.
- Luxembourg

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- Luxembourg
- Grand Théâtre
- 18 janvier 2009
- Piotr Illytch Tchaïkovski (1840-1893), La dame de pique. Opéra en 3 actes Livret par Modeste Tchaïkovski et Piotr Tchaïkovski, d’après l’histoire de Alexander Pouchkine
- Mise en scène, Andrejs Zagars ; Scénographie, Aleksandrs Orlovs ; Costumes, Kristine Pasternaka ; Lumières, Gleb Filshtinsky ; Choréographie, Elita Bukovska
- Herman, Maksim Aksenov ; Lisa, Elena Nebera ; Comtesse, Liubov Sokolova ; Comte Tomsky, Egils Silins ; Pauline, Kristine Zadovska ; Prince Yeletsky, Janis Apeinis ; Chekalinsky, Viesturs Jansons ; Surin, Krisjanis Norvelis ; Priljepa, Eleonora Orlova ; Chaplitsky, Miervaldis Jencs ; Gouvernante, Ilona Bagele ; Narumov, Sergejs Martinovs ; Masha, Liene Kinca ; Maître de cérémonie, Vladimirs Pugacovs
- Chœur de l’Opéra National de Lettonie. Maîtrise de la cathédrale de Riga
- l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg
- Kirill Karabits, direction

[1] On ne s’explique pas très bien d’ailleurs ce que fait cette comtesse dans ce milieu bling bling. A notre connaissance il n’y a pas eu de Restauration en Russie, et ce ne sont pas les Russes blancs ou leurs descendants qui sont revenus s’accaparer les richesses du pays.











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