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Une Bohème pour les yeux et l’orchestre à l’Opéra du Rhin

mardi 15 novembre 2011 par Gilles Charlassier
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© Alain Kaiser

Avant il y avait l’assoupissement des traditions. Aujourd’hui, c’est l’ouverture du marché des productions qui prend le relais, élargissant les publics et les occasions de voir ou revoir les spectacles – ainsi de cette Bohème créée par Robert Carsen en 1992 pour l’Opéra de Flandres, dans le cadre de son cycle Puccini, remontée aujourd’hui à l’Opéra du Rhin par Frans de Haas. Nous ne gloserons pas sur l’authenticité du résultat proposé : au fil des ans, une mise en scène finit par appartenir au patrimoine, les intentions initiales étant figées dans la mémoire des enregistrements et des reconstitutions successives. Retrouver la première manière de Carsen, innocente encore de système, constitue le principal attrait de cette reprise.

La thématique du livret de Giacosa et Illica, tiré des Scènes de la vie de bohème de Murger, invite généralement à mettre l’accent sur le dénuement des personnages, avec un réalisme souvent plus misérabiliste que poétique, contribuant à véhiculer une image de vérisme à propos de l’ouvrage – l’emballage visuel influe la réception, plus qu’on ne le saurait craindre. Animé par un goût pour l’abstraction et l’évocation minimaliste, qui ont fait la notoriété de Robert Carsen, le spectacle, passant depuis vingt ans au répertoire de plusieurs maisons, allège le propos sociopolitique pour le recentrer autour d’un esthétisme plus léché, avec des procédés qui seront ensuite largement recyclés dans les réalisations ultérieures du metteur en scène canadien. Dès le premier tableau, la géométrie fait valoir ses droits, délimitant la mansarde comme un carré positionné à l’oblique de la rampe, où l’on accède par des trappes, évocation poétique de la conversation avec les toits, que l’on retrouvera dans la scène de la lettre d’Eugène Onéguine, présenté à Chicago et au Met quelques années plus tard. Les jonquilles semées sur le sol au dernier tableau deviendront les feuilles brunies autour du lit de Tatiana, et associent avec une pertinence fulgurante le retour du printemps et la mort, réalisant la prophétie des personnages sous la neige – « nous nous quitterons à la saison des fleurs » - à la fin du troisième tableau. La scène du Café Momus, baignée de stupre et de lumières rougeoyantes, exprime le goût pour la luxure esthétisée qui feront le succès des Alcina et autres Venusberg postérieurs – on ne nous épargne pas le baiser lesbien de Musetta, coiffée comme une Lulu, mettant ainsi sa légèreté des mœurs au goût du jour. Les relents révolutionnaires des marches et des défilés y trouvent une traduction visuelle bienvenue, dimension généralement secondarisée par l’exposition de l’impécuniosité.

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© Alain Kaiser

L’intérêt du plateau vocal ne s’avère pas inconditionnel. Enrique Ferrer exhibe un vibrato généreux en Rodolfo, et forme avec Virginia Tola un couple homogène, plus expressif que vocalement bien tenu. Cabotine à souhait, Agnieszka Slawinska apparaît corsetée comme une cocotte. Thomas Oliemans maintient Marcello dans les limites de la correction stylistique. Rôles de caractère, Schaunard et Colline contrastent convenablement l’un par rapport à l’autre – respectivement Yuriy Tsiple et Dimitri Pkhaladze. Il fait bon de réentendre René Schirrer, Benoît et Alcindoro à la pâte reconnaissable, plus à-propos dans le rôle du propriétaire floué cependant. On mentionnera, outre Seung Bum-Park (Parpignol et le marchand de prunes), Mario Brazitov (un sergent) et Jaesun Ko (un douanier), la performance des chœurs de la maison, dirigés par Michel Capperon, sans omettre la Maîtrise de l’opéra, préparée par Philippe Utard, et qui éclabousse l’arrivée de Parpignol de son babil joyeux. Il reste surtout le travail réalisé par Stefano Ranzani à la tête de l’Orchestre Symphonique de Mulhouse, précis, attentif aux atmosphères. Le moelleux des violoncelles au troisième acte porte avec émotion l’angoisse contenue autant qu’une rondeur qui ne la trahit nullement, bien au contraire. L’écriture puccinienne ressort magnifiée, dans une subtilité que des lectures plus brutes lui méconnaissent.

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© Alain Kaiser

Comme c’est l’usage pour l’institution, le spectacle tourne au Théâtre de la Sinne les 18 et 20 novembre, après les six représentations place Broglie. A défaut de sustenter les appétits vocaux, la production a le mérite de contenter la sémiologie orchestrale et scénographique.

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- Strasbourg
- Opéra national du Rhin
- 30 octobre 2011
- Giacomo Puccini (1858-1924), La Bohème. Scènes lyriques en quatre tableaux. Livret de Luigi Illica et Giuseppe Giacosa d’après Scènes de la vie de bohème d’Henry Murger.
- Mise en scène, Robert Carsen ; Reprise, Frans de Haas ; Décors et costumes, Michael Levine ; Lumières, Jean Kalman ; Chorégraphie, Michael Popper ; Dramaturgie, Ian Burton.
- Virgina Tola, Mimi ; Enrique Ferrer, Rodolfo ; Agniszka Slawinska, Musetta ; Thomas Oliemans, Marcello ; Yuriy Tsiple, Schaunard ; Dimitri Pkhaladze, Colline ; René Schirrer, Benoît/Alcindoro ; Seung Bum Park, Parpignol/Marchand de prunes ; Mario Brazitzov, Un Sergent ; Jaesun Ko, Un Douanier.
- Chœurs de l’Opéra national du Rhin, Michel Capperon, direction ; Maîtrise de l’Opéra national du Rhin, Philippe Utard, direction.
- Orchestre symphonique de Mulhouse
- Stefano Ranzani, direction











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