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Un peu Nelsons, beaucoup Gautier Capuçon

mercredi 26 janvier 2011 par Philippe Houbert
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Gautier Capuçon
© M. Tammaro, Virgin Classics

Ce début d’année 2011 est décidément pourvoyeur de surprises musicales : des Chostakovitch anémiés ou fracasseurs de tympans, un Orchestre de Paris qu’on attend dans Berlioz et Ravel et qu’on trouve dans Britten, un Chant du cygne version ténor miraculeux, et ce concert du City of Birmingham Symphony Orchestra (CBSO) où l’on espérait des miracles du chef et où l’on eut la divine surprise de trouver un Gautier Capuçon en état de grâce.

Soyons franc : espérait-on tant que ça d’Andris Nelsons après le très décevant concert donné avec l’Orchestre de Paris fin octobre dernier ? Oui, des mauvais soirs, tous les grands chefs en ont connus, et puis, on nous avait tant vanté une Heldenleben dirigée par le chef letton avec le National il y a deux ans.

Le concert débutait avec l’ouverture d’Egmont de Beethoven. On put apprécier l’extrême attention portée par le chef à la mise en place de l’orchestre, à la franchise des attaques, à la volonté de bâtir un discours dramatique conforme au message délivré par la pièce éponyme de Goethe. Mais pourquoi prend t-il un malin plaisir à ralentir toutes les fins de phrase, nuisant ainsi au maintien d’une tension ? Saluons néanmoins, sans la moindre réserve, la préparation et l’exécution de la coda.

Autant le dire, nous avons peu de bons souvenirs de Gautier Capuçon en concert. Le jeune homme, à l’instar d’un David Fray, semble confondre culture de l’image personnelle et adéquation d’un style avec un répertoire exigeant. C’est dire si le risque était grand d’entendre un concerto pour violoncelle n°1 de Chostakovitch « joli tout plein » mais hors sujet. Et bien, le généreux lecteur pourra à juste titre nous traiter de mauvaise langue.

Composée en 1959, l’œuvre le fut lorsque Chostakovitch comprit ce que le génie d’interprète de Mstislav Rostropovitch pouvait susciter comme potentialités instrumentales. Le premier mouvement, Allegretto, énonce un thème annonciateur de ce que doit comporter toute bonne interprétation de l’œuvre : thème insouciant mais masquant une ironie qu’on devine vite grinçante. C’est ce juste équilibre que Gautier Capuçon sut atteindre immédiatement, merveilleusement accompagné par Andris Nelsons et un beau CBSO. Mais ce ne fut rien à côté du sublime Moderato, au lyrisme « plus-russe-que-ça-tu-meurs », dans lequel Capuçon et Nelsons surent éviter le piège consistant à sur-jouer la partition. Bien au contraire, c’est une vision très intériorisée, sans le moindre accent de mauvais goût, au lyrisme contenu culminant dans la grande montée typique du compositeur où les gouttes énoncées par le célesta nous firent frissonner. La cadence qui, petit à petit, fait renaître le thème initial de l’Allegretto, fut superbe de violence sans que la partition, encore une fois, ne soit sollicitée hors de son contenu. Andris Nelsons nous donna une superbe rentrée de l’orchestre pour le Finale, les cors venant gâcher néanmoins notre plaisir par quelques approximations. Mais le retour du thème insouciant vient balayer ces menues réserves, Nelsons et Capuçon terminant brillamment ce magnifique concerto.

Pourquoi avoir choisi de donner un bis après cela, surtout pour jouer le Cygne du Carnaval des animaux de Saint-Saëns, accompagné par un des harpistes du CBSO ? Quelle faute de goût, même si cette version fut des plus sobres ! C’est ce qui s’appelle « casser l’ambiance ».

En seconde partie, Andris Nelsons avait choisi Une vie de héros de Richard Strauss, œuvre qu’il semble affectionner puisque déjà donnée au Chatelet avec le National et enregistrée avec le CBSO. La version qui nous fut proposée au Théâtre des Champs-Elysées nous laissa dans un sentiment mitigé, partagé entre admiration et profonds regrets.

Cette œuvre fait, à notre sens, appel à trois grandes composantes : c’est un chef d’œuvre d’orchestration, il y faut donc un grand orchestre, dans toutes ses composantes ; il y faut aussi un chef qui sache manier avec doigté les équilibres sonores, qui sache s’en sortir dans les moments les plus périlleux (la quatrième partie dédiée aux combats du héros) ; enfin, le sens de la narration et une bonne compréhension de ce que le compositeur (le héros) met d’humour, d’autodérision, de narcissisme dans son chef d’œuvre.

Sur le premier point, la qualité de l’orchestre, si on exclut la rentrée problématique des flûtes en fin de troisième partie, une première corniste un peu fâchée avec ses intonations dans la Retraite finale et des cuivres trop bruyants dans la citation finale du thème majeur de Zarathoustra, on ne peut que louer tout le reste et notamment la qualité remarquable des cordes.

Sur le deuxième, on ne peut que se montrer encore plus élogieux. L’énoncé initial, le Combat de la quatrième partie où les plans sonores sont magnifiquement respectés, l’assise rythmique hors pair, la transition entre les deux dernières parties, tout cela est plus que respectable. Mais … mais … vient le troisième ingrédient. Où est le sens de la narration dans cette interprétation ? Pourquoi Andris Nelsons semble t-il concevoir Une vie de héros comme une symphonie en six mouvements, avec de longues pauses entre chaque, au lieu de nous donner un récit fluide liant les parties les unes aux autres ? Pourquoi, notamment dans la cinquième partie, Les œuvres de paix du héros, le chef se perd t-il autant dans tous les détails des autocitations en prenant le risque de perdre le flux mélodique principal ? Pourquoi la petite harmonie n’est elle pas plus sarcastique dans la redoutable épreuve que constitue la deuxième partie consacrée aux Adversaires du héros ? Pourquoi le premier violon ne vient-il que donner un solo brillant mais impersonnel dans la troisième partie, alors qu’il s’agit d’un portrait de la compagne du héros, en l’occurrence la cantatrice Pauline de Ahna ?

Toutes questions que nous nous posons encore et qui démontrent bien l’absence d’une vision narrative dans cette interprétation, que l’on peut admirer, mais qui n’émeut que très rarement, bien loin de la version référentielle que constitue celle donnée par Bernard Haitink à la tête du London Symphony Orchestra à Pleyel il y a trois ans.

En conclusion, un concert plus qu’intéressant, confirmant la qualité de l’ex-orchestre de Simon Rattle, mettant en valeur un jeune chef au talent indéniable et nous redonnant foi en Gautier Capuçon. Pas si mal, tout ça !

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- Paris
- Théâtre des Champs-Elysées
- 17 janvier 2011
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), Ouverture d’ Egmont en fa mineur Op.84
- Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Concerto pour violoncelle et orchestre n°1 en Mi bémol majeur Op.107
- Richard Strauss (1864-1949), Ein Heldenleben, poème symphonique Op.40
- Gautier Capuçon, violoncelle
- City of Birmingham Symphony Orchestra
- Andris Nelsons, direction











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