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Un moment d’exception, le jaillissement de l’âme schubertienne à Monaco.

mardi 7 avril 2009 par Cyril Brun
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Yakov Kreizberg
DR

Toujours soucieux de promouvoir la musique contemporaine, l’Orchestre Philharmonique de Monte Carlo a choisi, dans le cadre du Printemps des Arts 2009 de mettre à l’honneur un compositeur injustement peu connu du grand public et des musiciens eux-mêmes, György Kurtag. Avec Tabea Zimmermann et sous la baguette de leur directeur artistique, Yakov Kreizberg, les musiciens ont livré un très bel extrait du concerto pour Alto et orchestre du compositeur hongrois.

C’est la jeune altiste qui seule ouvrit la soirée par trois extraits, relativement courts, comme il se doit pour Kurtag. L’occasion pour elle de révéler au public monégasque sa technicité mais plus encore son sens musical, allant chercher au plus profond du silence les notes pour les tenir au dessus de celui-ci, comme en apesanteur, laissant alors aux nuances tout le soin de faire vivre un son auquel nos habitudes psycho acoustiques auraient pu être rétives. Plus facilement audible et exceptionnellement plus long, le premier mouvement du concerto pour alto, fut lui aussi tout en nuances et précisions. Si sur un des tutti on a pu ressentir un certain flottement ainsi que des ritenuti légèrement approximatifs, les arrêts et départs étaient d’une extrême rigueur et ne laissaient rien au hasard. Yakov Kreizberg tenait son orchestre du bout des doigts jusqu’à une dernière note d’une rare pureté.

En revanche, la huitième symphonie de Schubert laissait un sentiment d’inconfort, d’inachevé, sans mauvais jeu de mots. Pris individuellement tous les instruments semblaient pourtant en place. La belle ouverture des cordes était de bon augure, mais le premier mouvement un peu rapide, peut être, reflétait une tension, une crispation. Les tutti étaient plutôt bons et très nuancés, des cordes basses émanait une belle chaleur, mais les syncopes des bois étaient trop en dehors, trop lourdes, tandis que le retour sur le thème arriva de façon très abrupte, reflet de cette tension qui parcourait toute l’œuvre. Le flou tout à fait romantique qui ressortait pourtant de l’interprétation laissait insatisfait. S’il est agréable d’entendre Schubert joué pour lui-même c’est-à-dire avec romantisme et non comme si souvent avec des accents très mozartiens, demeure qu’une impression d’inaccompli traversait cette interprétation où le flou sentait plutôt l’approximation et où les très beaux rubatos legato de la fin n’ont pas réussi à convaincre. Le second mouvement souffrit du même inconfort. Les différentes interventions des instruments s’approchaient plus d’un traitement contemporain et individualisé, comme on l’aurait fait pour Debussy et non pas cette force romantique de l’unité musicale par l’intervention ponctuelle des instruments. Bref, au final, il manquait d’unité, ce qui se répercuta sur toute l’œuvre, décidément « inachevée » ou peut être délaissée au profit de la neuvième symphonie. Et nous serions tentés de le croire compte tenu de ce que nous avons entendu après l’entracte.

Car là, il convient de signaler ce qui fut un grand moment. Les louanges et les laudatifs sont aujourd’hui si facilement distribués qu’on se trouve démuni pour qualifier ce qui vraiment mérite d’être distingué. Certes ce ne fut pas une exécution « sans faute ». Et à ce titre certaines soirées monégasques ont été plus excellentes (le concert mémorable dirigé l’hiver dernier par Miguel Harth-Bedoya, par exemple), mais elle fut absolument géniale (au sens premier du terme). Il y eut bien en effet encore quelques flottements perceptibles ici ou là, notamment dans le premier mouvement après un certain emballement sur les syncopes entrainant une accélération décalée notamment entre les cors et les trombones, laissant les premiers trop en dehors. Pourtant le ton est donné dès le solo introductif et ce n’est pas une simple formule rhétorique. Il semble que Yakov Kreizberg ait interprété toute la symphonie à la lumière de ces quelques mesures introductives. Cet espèce d’appendice qui précède l’œuvre et qu’on se dépêche d’exécuter pour enfin passer à l’œuvre n’a en effet pas vraiment de sens, sauf à considérer qu’elle est la clef d’interprétation de cette grande symphonie. Et de fait, l’interprétation de Yakov Kreizberg fut le déploiement, tout au long des quatre mouvements, de ces courtes mesures introductives. C’est ainsi que remettant les bons accents à leur place, contenant les nuances dans l’expressivité même du cor (avec puissance et sans éclats criards) la symphonie si souvent militarisée, (comme si « grande » était pompeuse) devient puissante et ainsi réellement grande. Métamorphosée par l’entracte, les instruments se tissaient parfaitement autour de la ligne mélodique. Les accents qu’il est si facile de frapper étaient contenus, dans l’esprit du corniste. Et de fait, les nombreuses modulations nous rappellent que le Do majeur de Schubert n’est pas le Do majeur de Lully. Cette fois-ci ce flou legato romantique n’avait rien d’approximatif, au contraire, parfaitement maîtrisé, il s’associait à la juste interprétation des accents chevronnés pour contenir et de ce fait renforcer davantage le sentiment de puissance. C’est dans ce même esprit romantique de puissance contenue que l’orchestre fit naître le premier accord du deuxième mouvement, comme le surgissement ondulant d’une impulsion et non pas frappé comme une armée en campagne. A ce moment l’orchestre atteint toute la puissance de l’unité romantique. Les instruments ne formant qu’une seule pâte sonore où chacun indispensable à l’autre, tire précisément de l’autre ce qu’il va lui donner. Chaque instrument trouvait ainsi sa place au service de l’œuvre sans jamais disparaître perdu dans la masse, au contraire. C’est ainsi que les triolets de timbales avant les fortissimos, d’ordinaire à peine audibles et perdus, étaient ici très distincts et malgré le tempo rapide semblaient déchirer l’espace sonore avec une netteté si nouvelle que même celui qui connaît par cœur la partition ne pouvait manquer d’être surpris. Et l’on pourrait dire la même chose de bien des passages. Compris comme une unité, un véritable dialogue s’instaure entre les instruments, bien loin de l’habituel face à face responsorial auquel l’idée pompeuse appliquée à cette symphonie nous a habitués. Et pourtant, à y regarder de plus près, ces fameux accents si marqués qui donnent son caractère à l’œuvre ne sont pas des accents qui frappent le son et le contiennent, mais le font jaillir et le diffusent, comme le son du cor qui émerge avec douceur et se propage le long de son pavillon. Aucun détail ne fut laissé au hasard. Il n’est pas jusqu’aux modulations passagères qui ne furent mise en relief.

Loin d’être gagné par la peur du vide, Yakov Kreizber, dans le troisième mouvement rendit présent le moindre petit silence. Le trois temps, quant à lui, trouva sa force et sa légèreté dans la parfaite articulation des temps forts et faibles. Les soufflets eux-mêmes prirent vie comme un rappel de la désormais omniprésence du cor introductif. C’est partition à l’appui qu’il faudrait souligner toute la puissance et la finesse de cette interprétation qui sans conteste plut au public. Mais si connaisseur soit-il, celui-ci a-t-il eu conscience de ce qui s’est passé ce soir à l’auditorium Rainier III ? Ce ne fut pas seulement une bonne interprétation par d’excellents musiciens, mais c’est du jaillissement de l’âme de la neuvième symphonie dont le public monégasque fut témoin. Cette âme que Schumann avait si justement remarquée et qui précisément en fait, « la grande ».

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- Monte-Carlo
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- 03 avril 2009
- György Kurtág (né en 1926), In Nomine – all’ongherese (Damjanich emlékkő) ; …eine Blume für Tabea… ; Kromatikus feleselős pour alto seul ; Mouvement pour alto et orchestre
- Franz Schubert (1797-1828), Symphonie n°8 en si mineur D.729 « Inachevée » ; Symphonie n°9 en Ut majeur D.944 « La grande »
- Tabea Zimmerman, alto
- Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
- Yakov Kreizberg, direction











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