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Un hiver aux accents russes

jeudi 4 décembre 2008 par Dominique Joan
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Hans Graf
© Christian Steiner

Il y avait quasiment salle comble pour ce concert unique du Philharmonique de Strasbourg, dont la programmation était largement orientée à l’est, et pour cause : l’exploration du folklore russe assortie d’un hommage appuyé à l’œuvre de Tchaïkovski étaient les maîtres mots de la soirée. Avec l’autrichien et ancien directeur du National Bordeaux-Aquitaine Hans Graf à la direction, on a pu en effet entendre successivement le Divertimento, suite extraite du ballet Le Baiser de la Fée de Stravinski, qui au fil de sept tableaux retentit comme un proche écho aux charmes et aux féeries de la musique de scène de Tchaïkovski. Suivait le Concerto Grosso n°1 d’Alfred Schnittke, dont les influences slaves ne sont plus à prouver, y compris dans cette œuvre qui bien qu’au premier abord semble assez éloignée de la thématique de la soirée, adresse quelques clins d’œil largement assumés à certaines pages du grand protagoniste de ce programme. Aux deux parties de « violino concertato », on a pu retrouver les deux violons solos de l’OPS, Evelyne Alliaume et Philippe Lindecker. Après le temps de l’hommage venait finalement, pour conclure ce concert, la Deuxième symphonie dite « Petite-Russienne » de Tchaïkovski, où l’orchestre a eu l’occasion de mettre à profit le génie du maître de l’orchestration et du romantisme.

L’entrée en matière de l’orchestre dans le Divertimento de Stravinski est quelque peu mitigée. Si les premières mesures de la Sinfonia sont abordées avec une finesse incontestable, Hans Graf peine à trouver ça et là son mouvement (second développement de la Sinfonia et changement de tempo au Pas de deux où il court littéralement après l’orchestre). Plus gênant encore, les sonorités manquent d’éclat ; l’acoustique de la salle Erasme est certes de nature à étouffer les contrastes, mais on sent qu’il manque une certaine exubérance dans le jeu en particulier chez les cordes, menées par la supersoliste Vivica Parcy qui ne fait guère preuve d’engagement ce soir, et se montre particulièrement discrète dans ses soli. A l’inverse, la présence du violoncelle solo Alexander Somov, conjuguée à la délicatesse de son archet et à la chaleur de son vibrato font de ses interventions l’un des moments les plus délectables de ce Divertimento, notamment dans l’Adagio (écho au Lac des Cygnes), où le parfait dialogue avec la clarinette se décline avec une certaine tendresse. Le pupitre de cors est également très louable, et notamment le soliste Jérôme Hanar qui est irréprochable. On aurait espéré que tous les cuivres soient à la fête, mais il semble que le trombone solo n’ait pas été touché par la grâce ce soir, dans la mesure où il est apparu bien en retrait. En définitive, après cette première demi-heure, la direction de Hans Graf ne se révèle pas transcendante : ce qu’il parvient à obtenir des musiciens en terme de précision par une gestuelle minimaliste mais rigoureuse se fait au détriment d’une vitalité qui peine à se faire ressentir, et ce malgré les quelques pages de paternité plus stravinskienne qui font la part belle aux coups d’archets énergiques. A ce propos, l’orchestre prend réellement vie dans la coda, mais un peu tard à notre goût, et encore bien en-deçà des possibilités offertes par une écriture qui favorise résolument des plages sonores plus retentissantes, à commencer par les scherzi.

La première partie du concert continue avec le Concerto Grosso n°1 pour deux violons de Schnittke, œuvre caractéristique d’un génie du dialogue musical qui abreuve son écriture de plaisanteries et d’humour, tout en puisant dans des thèmes et époques élargies. La référence à l’écriture baroque est ainsi immédiate dans ce concerto, comme le suggère la formation du « ripieno » (cordes 6.6.6.4.1. et un exécutant qui se partage le piano et le clavecin). On retrouve Evelyne Alliaume et Philippe Lindecker aux violons solistes. Dès le premier mouvement (preludio), le croisement des deux voix solistes trouve son émulation avec nos deux interprètes. L’effet détimbré du piano assoit le premier thème. Bien qu’Evelyne Alliaume se montre un peu fébrile dans les premières nuances très piano, et qu’à mesure que l’intensité augmente (toccata), Philippe Lindecker ait tendance à saturer le son dans ses doubles cordes (nombreuses au demeurant), on apprécie la parfaite synchronisation et la clarté avec laquelle les deux solistes portent une musique parfois tumultueuse et extrêmement dense. On regrettera juste qu’Evelyne Alliaume ne se montre pas aussi franche dans les effets (ponticello) que Philippe Lindecker. Le troisième mouvement (recitativo) comporte le premier dialogue entre clavecin et solistes où l’on ressent véritablement les premières citations baroques, et ce dans tous les sens du terme tant l’écriture déploie un côté presque décadent et délicieusement grinçant. Un peu plus loin, un bruissement de cordes nous plonge dans les pages les plus tourmentées de la pièce, avant de se conclure en un immense crescendo où l’on sent l’orchestre, bien que réduit à sa portion la plus congrue, prendre enfin du corps. Dans ces instants apothéotiques, le renvoi systématique et rebondissant d’un soliste à l’autre de phrases d’une grande virtuosité s’achève par un impressionnant élargissement sonore où l’on distingue en toute fin une citation du deuxième thème du premier mouvement du concerto pour violon de… Tchaïkovski. La cadenza suit logiquement, et c’est sans doute là que la complicité entre Evelyne Alliaume et Philippe Lindecker prend toute sa signification, tant la mise en place est irréprochable. On retrouve le premier thème qui est décliné cette fois de façon plus ostentatoire, en double cordes, avant de se développer à la manière du mouvement précédent en une ascension d’une virtuosité rare où l’on sent d’un coup s’envoler les deux solistes qui font preuve d’une maîtrise technique impressionnante et d’un investissement exceptionnel (en particulier Philippe Lindecker). Le rondo qui suit développe tout le foisonnement du baroque italien et un thème caractéristique de cette époque se retrouve décliné de manière toute à fait improbable sur une base rythmique de tango où le clavecin prend des allures de continuo aux accents argentins. Les citations sont à nouveau nombreuses, souvent par bribes, et l’orchestre trouve enfin dans ces sonorités mélangées l’énergie exaltante qui manquait aux débuts. Le postludio reprend une dernière fois l’exposition du preludio tandis que les cordes sul ponticello prennent le relais du piano dans les sons détimbrés.

La deuxième partie du concert laisse place à la Deuxième symphonie de Tchaïkovski, qui doit sa référence « Petite-Russienne » à l’abondance des thèmes ukrainiens qui y regorgent. L’orchestre tout entier cette fois se réveille ! Si le Stravinsky nous a en effet laissé sur notre faim, l’engagement déployé tout au long des quatre mouvements est enfin digne d’une formation philharmonique. Après le premier accord de l’andante sostenuto, Kévin Cleary au premier cor se montre très intimiste dans un solo particulièrement difficile de par sa tessiture, avec comme seul reproche un vibrato un peu saccadé et trop serré au détriment d’une conduite de phrase pourtant très juste. Malgré tout, il parvient à préparer l’entrée du cor anglais de sorte qu’une belle continuité s’opère entre les deux instruments. L’allegro commodo et l’andantino marciale qui suivent marquent l’émergence de la masse orchestrale tchaïkovskienne, et on apprécie enfin l’investissement des pupitres strasbourgeois, au point que dans le scherzo du troisième mouvement, les bois se retrouvent littéralement noyés dans le dense rideau sonore environnant, fait regrettable tant l’écriture joue ici sur les palettes de timbres qui sont théoriquement censées émerger par l’opposition récurrente entre les longues lignes conjointes des cordes et les rebondissements entre les différents registres des bois d’une part, et par le traitement rythmique syncopé chez les vents qui vient constamment bousculer la classique cellule « longue-brève » des cordes. Dommage donc d’être passé à côté de ces véritables perles de l’écriture orchestrale qui transcendent les bases du romantisme pour préfigurer le siècle suivant. Les cuivres font bien mieux en revanche, mais l’éclat des trompettes ne ternit que d’avantage le tableau morose des trombones qui restent cantonnés à ce que l’on a pu entendre (ou plutôt ne pas entendre) dans le Divertimento. Dans le quatrième et dernier mouvement, le choral (moderato assai) d’inspiration ukrainienne (dont on retrouve deux ans plus tard (1874) la quintessence dans la Grande porte de Kiev des Tableaux d’une Exposition de Moussorgski) laisse rapidement place à l’Allegro Vivace où Hans Graf ne se permet guère de fantaisie. Ainsi, le second thème d’inspiration plus lyrique manque un peu de charme, plus à cause d’une direction assez rigide que de la faute de violons qui font montre de meilleure volonté à sa deuxième exposition. Toujours est-il que la progression de ce final est efficace et on en vient presque à oublier les débuts quelques peu timides du concert, bien que l’on aurait apprécié autant de franchise tout au long de la soirée.

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- Strasbourg
- Palais de la Musique et des Congrès
- 27 novembre 2008
- Igor Stravinski (1882-1971), Divertimento, suite symphonique d’après Le Baiser de la Fée
- Alfred Schnittke (1934-1998), Concerto grosso n° 1
- Piotr Illytch Tchaïkovski (1840-1893), Symphonie n°2 en ut mineur « Petite-Russienne » Op.17
- Evelyne Alliaume, Philippe Lindecker, violon
- Orchestre Philharmonique de Strasbourg
- Hans Graf, direction






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