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Un disparu par trop présent

dimanche 23 janvier 2011 par Thomas Rigail
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© Elisabeth de Sauverzac

Le journal d’un disparu de Leoš Janáček n’est pas l’œuvre du compositeur tchèque la plus présente dans nos salles, ni la plus évidente à saisir : entre cycle de lieder et opéra, l’œuvre par-delà sa forme déjoue les codes des genres et des sensibilités, et se déploie dans l’étrange entre-deux d’un expressionnisme rustique, d’une sentimentalité tout aussi exacerbée que rustre. Le ténor Christophe Crapez s’essaie ici à la mise en scène en prenant le parti de jouer de ce glissement d’un mode à l’autre.

Dans un décor de bibliothèque aux contours kafkaïens – procédures silencieuses, froideur du décor évidé, traces d’humour burlesque –, ce glissement s’opèrera, en théorie tout du moins, du récital, avec en introduction le premier mouvement de la sonate « 1 octobre 1905 » et deux extraits de Sur un sentier broussailleux, « Nos soirées » et « Bonne nuit ! », jusqu’au journal en question, qui débute lu par le ténor, Christophe Crapez lui-même, avant de progressivement se diriger vers une scène opératique plus traditionnelle, figurative, où les chanteurs actent le texte plutôt qu’ils ne l’évoquent. Les idées ont leur potentiel : placer ce journal comme un récit parmi d’autres dans une série qui comprendrait les extraits de pièces pour piano seul est une manière élégante d’allonger un spectacle assez court et d’évoquer d’autres manières, plus immédiatement romantiques, de Janáček ; articuler la mise en scène sur le déplacement d’une forme de représentation à l’autre ne va pas contre un texte qui n’appelle pas en son principe de mise en scène, en dépit de quelques indications du compositeur (apparition hors-scène des voix féminines, indication d’entrée et de sortie de la chanteuse, œuvre à exécuter dans la pénombre). A partir de ces fondements, la mise en scène de Christophe Crapez enchaînera pourtant les lacunes. La première est de fournir un décor et une première mise en scène qui va parasiter l’intention qui entoure le journal lui-même : nous sommes déjà dans le théâtre dès le début de spectacle, pas dans le récital, un théâtre connoté, qui tend à imposer sa présence par le remplissage inutile de la scène via une action qui tente par-delà la musique de générer son propre espace de sens. Dans ce contexte factuel (nous restons dans la simili-bibliothèque jusqu’aux tous derniers numéros) et signifiant, l’illustration scénique au premier degré du texte à partir de l’apparition de la gitane au sein du journal devient une mise en scène dans la mise en scène, paradoxalement plus faussement naturaliste, usant des stéréotypes du jeu d’acteur d’opéra, mais écartée de toute possibilité d’illustration réelle par la permanence du premier décor, brouillant ainsi les frontières des ordres de représentations sans que cet effet de brouillage paraisse être autre qu’une intention mal organisée dans la scénographie et se révèle productif sur le plan théâtral.

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© Elisabeth de Sauverzac

Plus profondément, l’œuvre ne peut se laisser aussi facilement saisir : le contenu réel de l’œuvre, que la mise en scène est tentée de représenter dans la présence des acteurs et l’organisation de la scène, ne se situe pas tant dans un livret inexistant en tant que livret de théâtre que dans la partition elle-même. La richesse du Journal d’un disparu est précisément dans l’ambiguïté du registre de représentation, ambiguïté qui projette tout le contenu de l’œuvre dans la musique. L’œuvre est un recueil de courts textes poétiques, rustres et simples, qui éveillent un imaginaire en premier lieu dans la représentation secondaire, par le récit du paysan amoureux disparu : récit au présent, relatant les différentes étapes de la perdition dans l’amour, mais perçu a posteriori, hors intrigue, par le fait même que le texte soit un récit, et que son auteur soit donné dès le départ comme absent. Chanteur de lied qui se transmue en personnage, récit qui devient expression du senti, chœur qui projette vers le dispositif de la cantate, réduite à sa mécanique... L’apparition effective de la gitane est-elle un simple basculement d’un ordre de représentation (secondaire) à l’autre (immédiat), du récit à la première personne à la présentation directe des actes, invitant naturellement à une mise en scène ? L’œuvre s’articule plutôt autour d’un imaginaire sentimental, dont les acteurs sont des figures plutôt que les personnages d’un récit, dont le contenu réel est, en tant que récit, l’expression du sentiment plutôt que l’action décrite, et qui met en jeu l’acte même de « mettre en musique ». En déplaçant le contenu de l’expression à l’action, la mise en scène fait ressortir ce qu’il y a de factice dans la musique et de prosaïque dans ce récit d’amour, car l’exacerbation du sentiment, voire le recours à certains codes et formules musicale de l’opéra, mais dans une vision « provincialiste », d’une affectivité brutale, dénuée des enjolivures aristocratiques, dans la deuxième moitié de l’œuvre, devient un accompagnement au premier degré là où il est, dans le contexte du lied pur, une libération du sentiment intériorisé, et in fine la justification de la disparition dernière, celle-ci étant vécue comme la conséquence de l’impossibilité du sentiment. Contre une vision de la sincérité, expansive et naïve, du sentiment amoureux, qui court le risque de sa dilution dans la représentation théâtrale moderniste, Le journal d’un disparu résorbe ses possibilités expressives sur ce qui constitue son mouvement intérieur, à savoir la fuite – fuite en avant de la musique qui des traits d’un piano d’un impressionnistes campagnards s’épanouit dans la fausse exaltation sentimentale, fuite du narrateur hors de son univers brisé, fuite du récit vers l’indécision de sa propre représentation –, mouvement fragile que toute résorption sur un code ou une convention met à mal. L’originalité et la modernité du dispositif musical imaginé par Janáček sont ramenées ici par la mise en valeur de la dimension opératique de l’œuvre à une présentation scénique beaucoup plus simple, réduites à une procédure de mise en scène qui peine alors à se détacher de l’intention première, et la mise en scène de Crapez ne démêle pas la logique des trois représentations qu’elle présente – la bibliothèque et son théâtre modernisant, le récit poético-musical, l’illustration du contenu textuel du journal –, et se rabat au final sur les conventions mal gérées du jeu d’acteur, d’autant qu’elle tend, comme c’est trop souvent le cas, à créer de l’agitation là où la pénombre et le retrait suffisent.

L’exécution musicale ne rattrape pas tout à fait ces faiblesses scéniques plutôt courantes dans une œuvre aussi délicate. Dans l’introduction, le piano de Nicolas Krüger est perfectible : sous un timbre dur, la virtuosité du premier mouvement de la sonate est mal dominée, et si les deux extraits ne manquent pas d’un agréable sentimentalisme, ils restent confinés à leur caractère charmant. Il sera meilleur dans Le journal d’un disparu : s’il n’est pas très idiomatique et passe à côté de la dimension la plus dure de la partition, en particulier dans les premiers numéros, une certaine verdeur narrative parcoure son interprétation et les sections les plus romantiques ne manquent pas d’ampleur, à défaut de plénitude sonore.

Ainhoa Zuazua, Séverine Étienne-Maquaire et Sacha Hatala forment un chœur équilibré, sans fioritures, en dépit de vibratos trop prononcés quand elles chantent en groupe. L’alto Eva Gruber passe dans l’anecdote : le timbre est convenu, le chant efficace mais sans personnalité particulière.

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© Elisabeth de Sauverzac

Reste le cas de Christophe Crapez : le registre paraît trop aigu pour lui dès les premiers numéros, et l’œuvre s’achève sur un assez laid contre-ut, la voix, peu timbrée, est tirée et métallique dans le registre haut, le vibrato est peu subtil, voire désagréable, dans le même registre, le chant est souvent difficile… mais, impliqué jusqu’au surfait dans une partition qui n’appelle ni la beauté du timbre ni l’élégance du chant, cette apparence désagréable de la voix, ces duretés et cette rusticité, doublés d’une candeur certaine, le maintiennent peut être pas défaut, peut être malgré lui, dans le ton de l’œuvre, et font même de cette incarnation bravache et inégale l’élément le plus idiomatique et intéressant dans un spectacle qui par-delà une sincérité palpable dans le projet manque trop de solidité.

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- Paris
- Théâtre de l’Athénée
- 16 janvier 2011
- Leoš Janáček (1854-1928), Le journal d’un disparu
- Mise en scène, Christophe Crapez ; décors, Giulio Lichtner ; costumes, Élisabeth de Sauverzac ; lumières, Gérard Vendrely
- Christophe Crapez, Jan
- Eva Gruber, Zefka
- Ainhoa Zuazua, soprano
- Séverine Étienne-Maquaire, mezzo-soprano
- Sacha Hatala, alto
- Nicolas Krüger, piano






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