ClassiqueInfo.com



Un concert de notre temps ?

dimanche 24 avril 2011 par Thomas Rigail
JPEG - 83 ko
Steuart Bedford
© Paul Mitchell

Un concert qui réunit un compositeur américain et un compositeur anglais qui n’est pas Britten, par l’Orchestre Philharmonique de Radio-France lancé depuis quelques mois dans un marathon d’excellents concerts, le tout dirigé par un excellent chef anglais tout aussi rare dans nos salles que la musique de son pays, voilà encore une proposition de la part du meilleur orchestre parisien qui ne se refuse pas...

On évacuera rapidement la question du répertoire : le Concerto pour violon de Barber, sans doute l’œuvre la plus jouée du compositeur après l’Adagio (qui, rappelons-le, est une orchestration du deuxième mouvement de son quatuor à cordes, et est bien mieux à sa place ici), et A Child of our Time, œuvre qui lança la carrière de Tippett, aussi emblématique soit-elle, sont loin d’être les œuvres les plus intéressantes de ces deux compositeurs. Il est heureux que l’Orchestre Philharmonique de Radio France les joue, d’autant plus qu’il invite pour les diriger Steuart Bedford, excellent chef qui se fit connaître auprès de Benjamin Britten en dirigeant notamment la première de Death in Venice, mais à percevoir le doucereux et charmant concerto de Barber et l’aussi curieux que pompier (et attachant) oratorio de Tippett comme les plus hauts représentants de leurs esthétiques respectives, on resterait très loin de la réalité de musiques qui restent honteusement sous-représentées en France. On ne réitérera pas un laïus maintes fois répété, mais, pour rester dans la période qui nous occupe, les compositeurs d’un côté de l’Atlantique, Vaughan Williams, Bridge, Elgar, Bax, Foulds, Alwyn, Walton, Butterworth (les deux), Ireland, Rubbra, Brian, Scott, Searle, Arnold, Bantock, Bliss, Holst (et tant d’autres) et de l’autre, le groupe des American five (Cowell, Ives, Riegger, Becker, Ruggles) autant que les symphonistes (Harris, Hanson, Schuman, Mennin, McKay, Piston, Thomson, Creston, Copland, Rochberg, Sowerby…) restent désespérément absents des salles de concerts. Il est certes plus confortable de laisser les américains dans leur néo-romantisme de publicité pour parfum et les anglais dans leur désir étriqué de (mal) copier les français et les allemands, cela évite d’avoir à égratigner certaines vérités gravées dans le marbre.

Le Concerto pour violon de Barber apparaît donc ci et là dans les programmations : œuvre néo-romantique, d’un accès immédiat, que Nemanja Radulovic trousse avec soin, demeurant dans une approche sensible mais sans forcer le trait plus que de raison (la reprise du thème du deuxième mouvement est terriblement vibrée et bien trop appuyée, mais cela sera le seul moment de mauvais goût – moment difficile à manquer néanmoins). La fougue manque au troisième mouvement et l’intonation frôle parfois certaines limites, mais le violon assure une interprétation équilibrée et peu discutable – au contraire des gesticulations contemplatives qui gagnent le violoniste dès qu’il arrête de jouer, laissant toujours craindre que les pitreries ne gagnent la musique –, accompagnée par un orchestre précis et coloré (superbe hautbois dans le mouvement lent, mais c’est une habitude). En dépit des quelques incartades de Radulovic, cela reste carré et efficace, bien qu’un peu sage : on peut imaginer que la tentation de la transcendance sonore donnerait une autre allure à ce concerto, mais en l’état les pièges du sirupeux et du manque de sérieux sont évités, et la haute tenue de l’orchestre, pris dans la direction diligente et affinée mais sans éclat de Steuart Bedford, assure une exécution raffinée qui marque sans en passer par un charme trop convenu. Orchestre dont les chefs de pupitres de cordes se prêtent au jeu du bis avec le soliste avec un thème de La liste de Schindler joué à six, manière un peu légère de sortir la musique de John Williams de son contexte pour en faire un à-propos sentimental. Après cela, Nemanja Radulovic avouera avant un caprice toujours hésiter entre Bach et Paganini pour ses bis… il semble que tous les violonistes du monde soient devant ce difficile dilemme moral. Cruel métier.

Les qualités de promptitude et d’équilibre de la direction marqueront plus profondément A Child of our Time : s’il ne transcende pas le caractère grisaillant et répétitif de la partition, le texte, inspiré des événements de la Nuit de Cristal, brassant dans une tentative d’universalisation les angoisses de la deuxième guerre mondiale au travers d’une progression tétanisée par l’absence d’enjeux dramatiques autant sur le plan littéraire que musical, et s’il ne parvient pas toujours à donner corps aux moments les plus violents (le chœur des persécuteurs et des persécutés un peu fade, contre un « The terror » beaucoup plus engagé), Steuart Bedford fait sonner à plein l’Orchestre Philharmonique de Radio France chez qui on retrouvera les qualités de précision et technicité qu’on lui connaît, qualités qui portent surtout dans les spirituals qui concluent chaque partie, distingués du reste de la partition par leur ampleur, d’autant plus relevés que le chant d’Indra Thomas, qui doit s’accorder ici à des tournures « couleurs locales », se révèle aussi intense qu’idiomatique. Autour de la soprano américaine, le plateau vocal est plus inégal : Nora Gubisch tente de compenser une voix engorgée et une diction approximative par une expressivité assénée, sans grand résultat ; Jonathan Lemalu après une prestation moyenne (vibrato exagéré et expression limitée) offre en fin de dernière partie quelques belles réponses au chœur ; et c’est surtout Kim Begley, ténor d’une efficacité discrète et à peu près irréprochable, qui convaincra vraiment. Le chœur de Radio-France rend compte avec une précision plus satisfaisante que dans ses jours de routine la polyphonie parfois laborieuse de Tippett, avec moult tuilages, canons et répétitions, et le chef sait trouver l’équilibre avec l’orchestre qui permet au chœur de prendre une part active au discours musical. L’œuvre ne réconciliera pas ceux qui boudent la musique anglaise pour son ambition compassée : reposant sur des procédés conventionnels qui sont ponctuellement tirés hors de la banalité par des œillades à des traditions extérieures plus plaisantes que raffinées, propre sur elle en dépit de son sujet, d’une durée mal contrôlée dramatiquement en dépit d’un potentiel certain qui se délite dans les ritournelles des procédés d’écriture, elle frôle régulièrement le kitsch et la surcharge, défauts évités surtout par une direction qui reste élégante d’un bout à l’autre, et par un orchestre qui domine sans effort la partition. On aurait préféré entendre une telle équipe au service d’œuvres peut être moins accessibles a priori mais d’un contenu supérieur, comme ses deux dernières symphonies, mais les remarques préliminaires mises à part et compte tenu de la rareté de Tippett dans nos salles, ce beau concert - le dernier d’Elisabeth Balmas en tant que premier violon du Philar’ - reste à saluer.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Salle Pleyel
- 01 avril 2011
- Samuel Barber (1910-1981), Concerto pour violon Op.14
- Michael Tippett (1905-1998), A Child of our Time
- Nemanja Radulovic, violon
- Indra Thomas, soprano
- Nora Gubisch, mezzo
- Kim Begley, ténor
- Jonathan Lemalu, basse
- Chœur de Radio-France
- Orchestre Philharmonique de Radio-France
- Steuart Bedford, direction











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 805156

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique symphonique   ?    |    Les sites syndiqués OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License