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Un Wozzeck reprisé

jeudi 8 octobre 2009 par Philippe Houbert

Décidément, les débuts de Nicolas Joël en tant que directeur de l’Opéra National de Paris ne se font pas sans souffrance. Après les critiques qui ont plu sur sa production de Mireille, que notre collègue Pierre Philippe a quant à lui beaucoup appréciée, la reprise d’un des plus beaux spectacles proposés par la direction précédente ressemble un peu à ce qui se passait à Garnier dans les années 80 : les grandes productions de l’ère Liebermann, mais avec des distributions un cran en dessous de celles de la création et, surtout, la déliquescence du travail du metteur en scène.

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© Opéra national de Paris/ Sébastien Mathé

Nous avouons quelque exagération dans cette dernière assertion car, dieu merci, le spectacle proposé il y a dix-huit mois par Christoph Marthaler était tellement théâtral dans son essence et, du début à la fin, si bouleversant, que quelques beaux restes en demeurent. Mais quel dommage de n’avoir su garder, ni l’homogénéité de la distribution initiale, ni sa cohérence avec la mise en scène.

Le travail de Marthaler, de sa décoratrice et responsable des costumes, Anna Viebrock, et du dramaturge Malte Ubenauf, est fondé sur quelques éléments assez simples. Un lieu, au sujet duquel beaucoup d’hypothèses ont été émises – centre d’hébergement pour réfugiés ? « barnum » pour organisation caritative style « Restos du cœur » ? centre de loisirs dans un quartier défavorisé (influence d’une usine désaffectée découverte à Gand et transformée en terrain de jeux ) ? – lieu vivant mais créant une séparation entre adultes et enfants, ceux-ci passant leur temps à déambuler en dehors de la salle de restauration, lieu unique où il serait vain de glisser une lune rouge et un étang, comme un site d’enfermement d’où Wozzeck sera conduit à vouloir sortir, coûte que coûte. Des rapports de dépendance sociale qui ne peuvent plus être, en ce début de XXIème siècle, ceux voulus par Büchner et Berg. Les vêtements de la vie active, soumis à un strict code social, ne sont plus d’actualité : que valent aujourd’hui l’uniforme d’un capitaine, voire d’un tambour-major, ou la blouse d’un médecin ? D’où le sadisme habituel des « gradés » à l’égard de Wozzeck, comme mis en sourdine. L’enjeu n’est pas là pour Marthaler. Wozzeck est d’abord un récit de la réalité de la vie d’adultes paumés, désaxés et qui, à force de subir des contraintes excessives (une obsession pour Wozzeck, le rêve fou d’un nouveau commencement pour Marie), finissent par se perdre des yeux. Chez ces gens-là, aurait dit Brel, « wir arme Leute » disent Wozzeck et Marie, la simple survie et les efforts quotidiens occasionnés provoquent une rupture des liens familiaux. Les enfants sont laissés à eux-mêmes, dans la rue chez Büchner, dans des espaces anonymes chez Marthaler et Viebrock.

Comment les deux personnages principaux, livrés à eux-mêmes, tâchant de concilier contraintes économiques et cellule familiale, pourraient-ils y arriver alors qu’ils sont, par ailleurs, l’enjeu d’un exercice de pouvoir social jouant avec leurs propres désirs ? Il serait bon ici de développer l’importance des costumes passe-partout (des survêtements, des treillis, des habits amples) dans cette mise en scène, symboles de camouflage social. Mais ceci nous amènerait sans doute trop loin du sujet.

C’est cet agencement entre un lieu et une toile de rapports sociaux que la mise en scène de Marthaler amenait, il y a dix-huit mois, à un niveau de tension et d’émotion tel que nous l’avions rarement vécu avec cette intensité au théâtre, toutes catégories confondues. Mais c’est aussi une mécanique extraordinaire que le metteur en scène suisse avait élaborée, avec des gestes, des mouvements, des déplacements et une caractérisation des personnages très précise. Tout cela semble, dans cette reprise, distendu. Oh ! pas énormément, car le spectacle semble presque pouvoir fonctionner tout seul, mais suffisamment quand même pour que nous ne sortions pas lessivé comme au printemps 2008.

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© Opéra national de Paris/ Sébastien Mathé

Cette moindre tension a évidemment des répercussions sur le jeu des chanteurs. D’où vient l’impression que Vincent Le Texier bouge beaucoup plus que Simon Keenlyside ? Pourquoi avoir transformé le quasi-autiste d’origine en semi-révolté (ce qui n’est pas aberrant dans l’absolu mais qui n’est pas logique dans cette mise en scène) ? Même distance entre l’écorchée vive qu’était Angela Denoke en Marie et la trop séductrice Waltraud Meier.

Vocalement, on est très loin de la réussite de la création. Vincent Le Texier a une voix beaucoup plus basse que celle de Simon Keenlyside, du coup, il peine considérablement dans l’aigu, avec une projection comme engorgée. Ce n’est pas mauvais mais c’est malheureusement insuffisant. On aimerait pouvoir écrire que Waltraud Meier vit ses derniers feux théâtraux. Mais n’est-il pas déjà trop tard ? Après des dernier lieder de Strauss inaudibles en juin dernier à Pleyel, elle nous offrit une énième Marie très pénible dans l’aigu et même pas récupérable en tant qu’actrice, tellement on la sent décalée dans cette mise en scène.

Les trois rôles « sadiques » sont corrects mais moins bien assurés que lors de la création : Andreas Conrad en capitaine, Kurt Rydl en docteur et Stefan Margita en tambour-major (remplaçant respectivement Gerhard Siegel, Roland Bracht et Jon Villars). Seule, très symboliquement, Ursula Hesse von den Steinen, fantastique Margret, reconduit sa performance de l’an dernier.

Sylvain Cambreling nous avait donné une direction effilée, comme ce que dit le capitaine de la démarche de Wozzeck à l’acte II. Rapide, tendue, parfaitement en accord avec la direction d’acteurs. Hartmut Haenchen, qui nous avait beaucoup plu dans la production de Parsifal signée Krysztof Warlikowski, s’avère beaucoup moins convaincant ici, très bruyant à l’acte I, pas toujours très précis, pas assez bergien dans les deux dernières scènes.

Au total, cette reprise est assez décevante compte tenu du trésor que représente cette production dont, en dépit des grosses réserves exprimées, nous conserverons ces moments inoubliables de théâtre que sont la fin de l’acte II (jeu de regards entre Wozzeck et le fou), les scènes 3 (le bal avec Wozzeck et Margret « voyeurisés » par tous les autres, à l’extérieur) et 5 (les enfants rois de la scène et reprenant les mêmes jeux de pouvoir que leurs parents, dans une lumière crue à pleurer).

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- Paris
- Opéra Bastille
- 23 septembre 2009
- Alban Berg (1885-1935), Wozzeck, d’après la pièce de Büchner
- Mise en scène, Christoph Marthaler ; co-metteur en scène, Joachim Rathke ; Décors et costumes, Anna Viebrock ; lumières, Olaf Winter ; dramaturgie, Malte Ubenauf
- Wozzeck, Vincent le Texier ; Marie, Waltraud Meier ; Andres, Xavier Moreno ; la Capitaine, Andreas Conrad ; le docteur, Kurt Rydl ; le tambour-major, Stefan Margita ; Margret, Ursula Hesse von den Steinen ; premier compagnon, Scott Wilde ; second compagnon, Igor Ghidii ; le fou, François Piolino ; un soldat, Se-Jin Hwang ; solo du chœur, Hyoung-Min Oh ; un pianiste, Arnaud Abbey
- Chœur de l’Opéra national de Paris. Chef de chœur, Alessandro Di Stefano
- Orchestre de l’Opéra national de Paris
- Hartmut Haenchen, direction











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