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Un Noël en Bavière

vendredi 17 décembre 2010 par Vincent Haegele
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Ricarda Merbeth (Ariadne) Jane Archibald (Zerbinetta)
© Julien Benhamou / Opéra national de Paris

En voudra-t-on à Laurent Pelly, metteur en scène de cette nouvelle production d’Ariadne auf Naxos de s’être laissé aller à une certaine facilité à grands renforts de culottes de peau, de neige artificielle et de colonnes néo-helléniques ? Non, en fait, non. Comme toujours, la mise en scène focalise l’essentiel des débats, au détriment de l’apport (remarquable) des chanteurs et de la musique, l’oubliée de la réception. Et ce serait dommage car musique il y a, en ce moment, à l’Opéra Bastille et rarement aura-t-on entendu (et vu) pareille gourmandise de Noël qui se paie le luxe d’être honteusement kitsch et délicieusement choc (pardon c’est pour la rime), en un mot : « mu-si-cal ».

Pour ne plus y revenir ensuite, évoquons la mise en scène : Laurent Pelly et Chantal Thomas (pour les décors) n’y vont pas par quatre chemins et c’est heureux. Après tout, Strauss et Hofmannsthal l’ont bien cherché, eux, qui déjà en 1912, cherchaient à souligner le côté grotesque de certains mécènes qui, parce qu’ils tiennent les cordons de la bourse, se permettent tous les caprices. Le premier acte, qui pose la trame du second, improbable rencontre de l’Ariane abandonnée à Naxos avec les personnages de la comedia buffa italienne, se passe dans une riche demeure et riche demeure nous avons sous nos yeux (avec une Jaguar en prime, c’est dire). La neige tombe, le service des domestiques est convenu, les lumières baissées : il n’y a pas un détail qui manque et c’est heureux, car il aurait été inconvenant de ne pas jouer le jeu jusqu’au bout.

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Elena Tsallagova(Najade) Yung Jung Choi (Echo) Diana Axentii (Dryade)
© Julien Benhamou / Opéra national de Paris

C’est là la force de ce prologue, de loin le meilleur et le mieux joué (peut-être la présence irradiante de Franz Mazura, maître d’hôtel sublime y est elle pour quelque chose), quand bien même la véritable affaire se trouve en seconde partie. Mais c’est là peut-être aussi le tour de force de Pelly : avoir surchargé au maximum la scène au premier tableau pour ne laisser que du superficiel au deuxième, quand les choses sérieuses commencent. Pour le deuxième, on aura vu une sorte de remake, en moins réussi, de sa somptueuse mise en scène de la Belle Hélène (Grèce = tourisme). Un peu facile, mais là n’est pas l’essentiel. Il va de soi que le bobo du canal Saint-Martin a dû cordialement détester autant de facilités là où il n’aurait fallu que suggérer et « métaphoriser » ; ce à quoi nous répondons que c’est précisément ce que nous apprécions, une prise de parole directe qui ne nuit pas à la partition en prétendant plaquer une lecture « open et glocal » des problèmes de la planète vus depuis Porto Alegre. Fermons la parenthèse et assumons notre point de vue...

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Sophie Koch ( Der Komponist) et Jane Archibald (Zerbinetta)
© Julien Benhamou / Opéra national de Paris

Nullement gênés par une mise en scène à rebours de ce qu’ils chantent, les solistes peuvent de ce fait évoluer en toute sécurité. Peut-être trop et c’est là que les choses se corsent puisque c’est dans la fosse et sur la scène, dans les trilles de Zerbinetta et les colères de Sophie Koch que nous allons pouvoir chercher la petite bête. Comme dit précédemment, la remarque concernant l’excellence du prologue s’applique également pour ce qui concerne l’orchestre et le plateau vocal. Rarement aura-t-on vu meilleure légèreté de ton dans la baguette de Philippe Jordan, débordant d’imagination pour souligner tel détail de percussion, donnant à ses cordes réduites d’incroyables possibilités d’expressions. Le « sprechgesang » quasi permanent aide peut-être à ce miracle de cohésion et de précision. Bien que peu à l’aise vis-à-vis du registre (et peut-être du rôle), Sophie Koch cannibalise une bonne partie de ses collègues parfois réduits au rôle de faire-valoir, se payant le luxe d’étouffer sous ses ardeurs la rayonnante Jane Archibald (Zerbinetta), plus décontractée au cours du deuxième tableau. Il n’en reste pas moins que c’est dans cette première partie que l’on aura entendu le plus de musique, un Strauss totalement pris à rebours des clichés qu’on lui affuble habituellement, et à qui Philippe Jordan rend une justice méritée. Miracle, donc.

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© Julien Benhamou / Opéra national de Paris

La deuxième partie reste nettement en-dessous de la première, comme s’il n’existait aucune cohérence entre les deux, ce qui peut paraître gênant. L’orchestre, le premier, se laisse prendre au piège : l’équilibre entre bois et cordes devient hésitant et seule la magnifique harpe d’Emmanuel Ceysson (une Lyon), soliste de l’ombre mais soliste à part entière, tire pleinement son jeu de la partition. Jane Archibald se révèle pleinement, mais sans doute au détriment de l’Ariadne de Ricarda Merbeth, généreuse mais manifestement persuadée de rejouer l’Isolde en permanence. C’est plutôt du côté du trio vocal formé par Echo, Naïade et Dryade que l’on cherchera l’excellence et force est de reconnaître que la Dryade de Diana Axentii, habituée des petits rôles de l’opéra, figure parmi les meilleures à ce jour entendues. Il serait temps de lui confier des rôles plus consistants. Petite déception en revanche pour ce qui concerne le Bacchus de Stefan Vinke, pourtant wagnérien reconnu, engoncé dans son rôle comme dans son costume, raide à n’en plus pouvoir et à la ligne vocal dangereusement émoussée ; une saison trop chargée ? C’est bien possible.

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François Lis (Truffaldino) François Piolino (Scaramuccio) Edwin Crossley-Mercer (Harlekin) Michael Laurenz (Brighella)
© Julien Benhamou / Opéra national de Paris

Qui a dit qu’il n’y avait plus rien à découvrir de nouveau du côté de Strauss et d’Hofmannsthal ? Certainement pas nous, et certainement pas à l’occasion de cette Ariadne auf Naxos. A voir, sans aucun doute.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 11 décembre 2010.
- Richard Strauss (1864-1949) et Hugo von Hofmannsthal (1874-1929), Ariadne auf Naxos.
- Laurent Pelly, mise en scène ; Chantal Thomas, Décors ;
- Franz Mazura, Der Haushofmeister ; Martin Gantner, Ein Musiklehrer ; Sophie Koch, Der Komponist ; Stefan Vinke, Der Tenor (Bacchus) ; Xavier Mas, Ein Tanzmeister ; Vladimir Kapshuk, Ein Perückenmacher ; Jane Archibald, Zerbinetta ; Ricarda Merbeth, Primadonna (Ariadne) ; Elena Tsallagova, Najade ; Diana Axentii, Dryade ; Yun Jung Choi, Echo ; Edwin Crossley-Mercer, Harlekin ; François Piolino, Scaramuccio ; François Lis, Truffaldino ; Michael Laurenz, Müller Brighella
- Orchestre de l’Opéra national de Paris
- Philippe Jordan, direction






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