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Un Fidelio Kafkaïen

lundi 23 juin 2008 par Bertrand Balmitgère
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Photo Alain Kaiser Opera national du Rhin 2008

Les transpositions d’opéras font depuis longtemps débat entre les pros et les antis « modernistes ». Les uns arguant du respect du livret et les autres appelant à plus d’innovation. Le moins que l’ont puisse dire sur ce sujet à l’échelle strasbourgeoise, c’est que l’Opéra du Rhin a toujours eu le don de s’entourer de metteurs en scène de grand talent, mais surtout dotés d’une grande culture, qu’ils ont su mettre au service des œuvres dont ils avaient la charge. Cette production de Fidelio de Beethoven qui conclut en beauté la saison 2007/2008, en est l’éclatante démonstration, car qui mieux que Franz Kafka, l’auteur du roman Le Procès, pouvait lui servir de trame ?

Fidelio a la particularité d’être le seul opéra de Beethoven, qu’il composa entre 1804 et 1805. Beethoven alors en pleine période « héroïque » le baptisa alors logiquement Léonore en référence au personnage principal de l’œuvre. Remaniée en 1806, il faut attendre 1814 pour une version définitive, qui cette fois prend le nom de Fidelio. Au-delà de sa formidable orchestration, cette œuvre est comme souvent chez Beethoven, porteuse de plusieurs messages à caractère politique, que sont la dénonciation de l’arbitraire, de la tyrannie et la quête de la liberté.

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Photo Alain Kaiser Opera national du Rhin 2008

C’est en cette dénonciation que Beethoven rejoint Kafka dont l’œuvre le plus souvent cauchemardesque voire blafarde, est caractérisée par la dénonciation récurrente de la bureaucratie qui a de plus en plus de prise sur l’individu, par un combat apparent avec les « forces supérieures », rendre l’initiative à l’individu, qui fait ses choix lui-même et en est responsable. La principale différence entre ces deux univers, c’est l’espoir qui nait de l’amour notamment conjugal qui va pousser Léonore à se déguiser en homme, à tout tenter au péril de sa vie pour libérer de ses chaines son mari Florestan retenu prisonnier par le gouverneur Pizarro. Chose qui ne serait bien sur même pas imaginable dans Kafka.
Pour faire ressortir dans sa mise en scène ce dualisme Kafka/Beethoven, l’excellent Andreas Baesler a astucieusement disposé pendant les ouvertures des panneaux en arrière sur lesquels s’affichaient, au fur et à mesure, des extraits des œuvres de l’écrivain tchèque en dehors du Procès, telles que La Colonie pénitentiaire ou le Château. On peut ainsi lire par exemple « Les chaînes de l’humanité torturée sont faites de paperasse ». Et que dire du décor conçu par Andreas Wilkens pour illustrer le premier acte ? Il s’agit ni plus ni moins que d’une véritable reconstitution de ce que devait être la tentaculaire administration pénitentiaire d’un pays de l’est sous le joug totalitaire, qu’il soit communiste ou fasciste. Avec d’immenses rangées de tiroirs, de rayonnages en tout genre à perte de vue, regorgeant de dossiers, comme autant de sorts tragiques pour des milliers d’êtres réduits au silence et à l’isolement par un pouvoir qu’ils ont osé braver. Au milieu de tout cela, une troupe de petits fonctionnaires s’agitent. Classant, tapant à la machine, répondant au téléphone comme si de rien n’était, insensibles au drame qui se joue autour d’eux.
Le deuxième acte nous fait basculer dans un univers noir, morbide, pour ne pas dire inquiétant et dérangeant. Plongée angoissante donc, dans le cœur de la prison où un Florestan épuisé est enfermé dans le secret de l’obscurité, pieds et poings liés pour avoir tenté de s’opposer aux agissements de Pizarro. Le cachot du malheureux qui tiendrait presque du dépotoir rend parfaitement compte de la situation qui est la sienne, de son désespoir : un abîme sans fin. Le tout étant renforcé par le jeu de lumière de Max Keller.

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Photo Alain Kaiser Opera national du Rhin 2008

Cette transposition dans ce qui est l’univers kafkaïen des années 1920-30, en dérangera plus d’un, comme toujours dans pareil cas, mais c’est le jeu d’une telle entreprise. Félicitons plutôt Andreas Baesler et Andreas Wielkens qui par le caractère dérangeant de leur travail mais toujours respectueux de l’œuvre, nous poussent à réfléchir sur le sens et la valeur du mot liberté de nos jours.

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Photo Alain Kaiser Opera national du Rhin 2008

Point de vue distribution, c’est un quasi sans faute. Première remarque un peu en marge : la morphologie des chanteurs, qui semblaient tous taillés pour leur rôle, de manière saisissante, et apporte un vrai plus en matière de crédibilité scénique.
L’allemande Anja Kampe est sûrement à ce jour l’une des meilleures Léonore existantes. Très à l’aise dans les habits de l’épouse travestie, elle donne une vraie démonstration scénique, adoptant en tout point les habitus de la gente masculine. Parfaite dans son personnage de femme-courage, Kampe l’est aussi vocalement, déjouant tous les pièges de ce rôle si contraignant.

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Photo Alain Kaiser Opera national du Rhin 2008

Florestan, rôle ingrat et particulièrement complexe si il en est, est tenu par le ténor finlandais Jorma Silvasti. Celui-ci s’y révèle magistral. Tout en puissance et en sensibilité, magnifiant sa posture d’homme dévoré par la solitude et la souffrance dues à son enfermement.

Mais un finlandais peut en cacher un autre, en la personne de Jyrki Korhonen, dans le rôle du gardien Rocco. Comment ne pas penser à René Pape en le voyant sur scène et en l’écoutant ? Ils donnent tous deux à ce rôle des allures de Sarastro, par leur coté sage et paternel.
John Wegner semble ce soir être né pour interpréter le rôle du despote Pizarro. Dédaigneux, implacable, détestable au possible et si souvent brutal dans ses habits de haut fonctionnaire. Quant à Christina Landshammer, elle est une intéressante Marcelline, candide et insouciante. Parfait complément du très bon Jaquino de Sébastien Droy. Nous conclurons ce tour d’ensemble de la distribution vocale en évoquant les Chœurs de l’Opéra national du Rhin de Michel Capperon : vibrants et émouvants en prisonniers en quête de liberté.

Et quand en plus l’orchestre est au diapason, on obtient ce qui fut surement avec la Walkyrie et Elektra, l’autre grande réussite de la saison strasbourgeoise. Pour sa première dans la fosse de l’Opéra du Rhin, Marc Albrecht semble comme un poisson dans l’eau. Beethoven ne semble pas avoir de secret pour lui, et cela s’entend : rarement l’ouverture Léonore III-donnée avant le tableau final selon une tradition instaurée par Gustav Mahler-ne nous a paru aussi cravachée et vibrante. Une impressionnante démonstration sonore qui commence dès le premier acte. Après un début poussif dans l’ouverture de Fidelio, l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg a très vite pris son envol, pour n’atterrir qu’après le final.

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Photo Alain Kaiser Opera national du Rhin 2008

Idéale conclusion à l’Opéra du Rhin, d’une saison 2007/2008 qui restera comme l’une des plus abouties de la décennie. On attend avec impatience l’année à venir avec un programme qui s’annonce encore prometteur (Siegfried et Jephta notamment).

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- Strasbourg
- Opéra du Rhin
- 18 juin 2008
- Ludwig Van Beethoven (1770-1827), Fidelio, opéra en deux actes
- Mise en scène, Andreas Baesler ; Décors, Andreas Wilkens ; Costumes, Gabriele Heimann ; Lumières, Max Keller ; Dramaturgie, Jutta Schubert
- Florestan, Jorma Silvasti ; Léonore, Anja Kampe ; Don Fernando, Patrick Bolleire ; Don Pizarro, John Wegner ; Rocco, Jyrki Korhonen ; Marzelline, Christina Landshamer ; Jaquino, Sébastien Droy ; Prisonnier, André Schann ; Prisonnier, Jean-Philippe Emptaz
- Chœurs de l’Opéra national du Rhin. Direction, Michel Capperon
- Orchestre Philharmonique de Strasbourg
- Marc Albrecht, direction






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