ClassiqueInfo.com




Un Falstaff jubilatoire au Théâtre des Champs-Elysées

samedi 28 juin 2008 par Karine Boulanger
JPEG - 22.7 ko
© Alvaro Yañez

Il est des opéras pour lesquels il est plus important de chercher à bâtir un « ensemble » parfait, plutôt que « juxtaposer » des individualités, aussi exceptionnelles soient elles. Dans le cas du dernier opéra de Verdi, si l’on considère souvent que le rôle titre est capital, il n’en reste pas moins que les autres, des premiers aux comprimari, sont tous essentiels au bon fonctionnement de l’intrigue et que toute « faiblesse » de la distribution, tout comme de l’exécution musicale, prive l’œuvre d’une partie de sa magie.

Composée entre 1890 et 1892, la partition de Verdi bénéficia du génie de librettiste d’Arrigo Boito qui, travaillant à partir de la comédie Les Joyeuses commères de Windsor et des deux drames Henri IV de Shakespeare, concocta un livret d’une redoutable efficacité, dont le héros reste très proche du modèle shakespearien. La musique fait éclater tous les cadres de l’opéra et les personnages deviennent indissociables du commentaire orchestral ininterrompu qui renforce, décrit et moque l’action représentée sur scène.

La force du spectacle proposé par le Théâtre des Champs-Elysées est de reposer justement sur une équipe de très bons chanteurs, possédant à fond leurs personnages, jouant avec plaisir, et ne cherchant jamais à briller individuellement. Les finales et les ensembles sont à cet égard emblématiques : que ce soit le quatuor presque a cappella exécuté brillamment par les quatre commères (« Quell’otre ! quel tino ! »), le finale de l’acte I avec les deux groupes de comploteurs, la folle poursuite de l’acte II, ou bien entendu la fugue sur laquelle se referme l’opéra.

Alessandro Corbelli est un Falstaff sérieux, très sérieux. Parfaitement sûr de lui, de ses prérogatives (« No, sono in casa mia » déclare-t-il naturellement en sortant de l’auberge à un Ford médusé), il ne doute jamais de ses capacités de séduction (« Siete un gran seduttore » dit Quickly en se moquant, « lo so » répond tranquillement Falstaff, sans le moindre sourire), de son esprit de répartie, ni de sa ruse. C’est le plus sérieusement du monde qu’il réfute les arguments de Bardolfo et Pistola et moque leur sursaut de conscience : le monologue sur « l’honneur » aura été rarement plus dépouillé, plus naturel. La chute n’en est que plus drôle et pourtant, malgré les mauvais traitements, le bain dans la Tamise et le grotesque de l’aventure du parc de Windsor, ce Falstaff sombre pas dans la méchanceté, constatant, toujours avec sérieux, que « Tutto nel mondo è burla ». La dignité du vieil homme révèle finalement le ridicule des autres : Cajus, Bardolfo et Pistola aux crises de conscience bien étranges, et bien entendu le très digne Ford. Face à lui, Anna Caterina Antonacci est une Alice éblouissante de verve et de piquant. Coquette, un peu rouée, prompte à sortir les griffes (mais toujours avec le sourire), elle mène son monde par le bout du nez et ne se jette dans l’aventure que parce que Falstaff a eu la stupidité d’écrire la même lettre à deux femmes différentes (« Falstaff m’ha canzonata ! »). Vocalement, le rôle ne pose guère de problèmes à la chanteuse (si ce n’est un aigu un peu tiré à l’acte I, « Ma il viso tuo su me risplenderà ») et son sens des mots, l’italianità tout simplement, fait merveille.

JPEG - 53.1 ko
© Alvaro Yañez

Marie-Nicole Lemieux campe une Quickly pleine d’humour, jouant à la perfection les entremetteuses. Son beau mezzo aux graves très assurés lui permet de chanter sans peine les « Reverenza » en y plaçant juste ce qu’il faut de dérision, sans jamais de vulgarité. Le rôle de Nannetta est tenu par la délicieuse Amel Brahim-Djelloul et Caitlin Hulcup, la quatrième commère, est elle aussi parfaite dans le rôle de Meg Page. Ludovic Tézier est un Ford alias Signor Fontana remarquable, sa dignité naturelle secondant assez bien l’air supérieur du mari jaloux de la belle Alice. La scène à l’auberge de la Jarretière face à Falstaff est d’un comique irrésistible, en particulier lorsque Ford découvre brutalement qu’il a été joué par ce Falstaff qu’il méprisait si facilement. Francesco Meli est un Fenton à la voix assez puissante, ayant tendance à chanter un peu trop fort au risque de déséquilibrer un ensemble (échange avec Nannetta au début de l’acte III) et à pousser un peu les aigus. Le reste de la distribution, Federico Sacchi, Enrico Facini et Patrizio Saudelli (respectivement Pistola, Cajus et Bardolfo) n’appelle aucune réserve, tout comme les chœurs du Théâtre des Champs-Elysées.

L’ensemble est mené tambour battant par Alain Altinoglu à la tête de l’Orchestre de Paris. Très attentif aux chanteurs, il fait ressortir les milles richesses de la partition, prenant garde aux nuances et gardant des tempi très vifs. L’orchestre est bien en place, avec des bois parfois un peu verts renforçant l’ironie qui émaille toute la partition, mais aussi des cuivres un peu trop forts dans toute la première partie.

JPEG - 17.9 ko
© Alvaro Yañez

La mise en scène, finalement très classique, de Mario Martone prend le parti de transposer l’action à l’époque de la création arguant du fait que comme le Falstaff de Shakespeare, perdu dans une société qui avait radicalement changé depuis sa jeunesse, Verdi et les hommes de sa génération pouvaient eux aussi paraître des hommes du passé dans la société italienne des années 1890. Les décors de Sergio Tramonti témoignent de la même réflexion sur les circonstances de la création rappelant que le compositeur avait souhaité donner Falstaff dans un théâtre de dimensions restreintes, plutôt qu’à la Scala. La scène est occupée par un petit théâtre de bois abritant une auberge douteuse, puis se métamorphosant au gré de l’action en différentes pièces de la demeure des Ford, pour s’ouvrir entièrement afin de laisser place au parc dans la deuxième partie de l’acte III. L’ensemble qui respecte la plupart des indications du livret fonctionne très bien, servi par une excellente direction d’acteurs.

La nouvelle production de Falstaff proposée par le théâtre des Champs-Elysées clôt donc en beauté la saison lyrique 2007-2008 avec une distribution, une exécution musicale et une mise en scène de grande qualité.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Théâtre des Champs-Elysées
- 27 juin 2008
- Giuseppe Verdi (1813-1903), Falstaff, comédie lyrique en trois actes sur un livret d’Arrigo Boïto.
- Mise en scène : Mario Martone ; décors : Sergio Tramonti ; costumes : Ursula Patzak ; lumières : Pasquale Mari
- Falstaff : Alessandro Corbelli ; Alice Ford : Anna Caterina Antonacci ; Fenton : Francesco Meli ; Meg Page : Caitlin Hulcup ; Nannetta : Amel Brahim-Djelloul ; Pistola : Federico Sacchi ; Mrs Quicky : Marie-Nicole Lemieux ; Ford : Ludovic Tézier ; Dr Cajus : Enrico Facini ;Bardolfo : Patrizio Saudelli
- Chœurs du Théâtre des Champs-Elysées, direction : Emmanuel Trenque.
- Orchestre de Paris
- Alain Altinoglu, direction.






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 829052

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Opéra   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License