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« Un Chevalier à surdose » : Thielemann gâche la fête

mardi 10 février 2009 par Philippe Houbert
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Christian Thielemann
DR

Depuis la parution des programmes de la saison 2008-2009, le petit monde mélomane parisien frétillait d’impatience à l’idée du concert qu’on nous annonçait comme devant être, au bas mot, « l’événement de l’année ». Pensez donc, une star d’autant plus idolâtrée par les parisiens que le méchant Gérard Mortier l’a joyeusement boudée, deux jeunes chanteuses qui commencent à briguer le statut de leur aînée, quelques piliers de ce répertoire, un chef et un orchestre controversés (pour de très beaux Bruckner, combien de désastres !). Bref, la salle de l’avenue Montaigne et ses environs étaient en pleine effervescence ce mercredi soir.

Cette version de concert faisait suite à quelques représentations données à Baden-Baden dans la production de Herbert Wernicke, celle-là même que le « méchant » Mortier nous donna à voir il y a deux ans. C’est dire si les chanteurs avaient des fourmis dans les jambes et se trouvèrent bien embarrassés à devoir se contenter du seul concert. N’est-ce pas d’ailleurs un contre-sens que de sortir d’une maison d’opéra une œuvre aussi fondamentalement théâtrale ? Ceci pourrait expliquer que le chef ait délibérément oublié qu’il n’était plus dans une fosse.

« Rosenkavalier », c’est évidemment un opéra où il faut cinq grands chanteurs (Maréchale, Oktavian, Sophie, Ochs, Faninal), si possible un bon chanteur italien pour ne pas faire tache, mais aussi un orchestre et un chef de haut niveau. Qu’un seul élément manque et la pièce montée devient bancale. Avant cette soirée, nous n’avions jamais identifié Christian Thielemann comme l’archétype du chef sophistiqué. Mais de là à prévoir un orchestre sur-vitaminé, jouant systématiquement entre une et deux nuances dynamiques trop fort au point de couvrir les voix très fréquemment (nous étions pourtant au premier rang du premier balcon de face, donc a priori dans des conditions acoustiques plus que privilégiées) ou de pousser les chanteurs à pousser leurs voix et, par là même, à passer tous les passages purement lyriques, voire intimistes, par pertes et profits, il y avait un grand pas que nous ne nous attendions pas à devoir franchir.

Visiblement, Christian Thielemann n’a jamais du lire les préceptes pleins d’humour que Richard Strauss donnait aux chefs, comme ce dernier : « si, dans un tutti, vous n’entendez pas les cors, c’est qu’ils jouent déjà trop fort. » Cet aspect « dynamique sonore » étant évacué, que reste t-il comme conception orchestrale ? Essentiellement les pires défauts déjà entendus avec ce chef, au disque ou en concert : trop rapide ou trop lent, quasiment jamais dans le bon tempo, les passages lents totalement inhabités (fin de l’acte 1, duo Sophie-Oktavian au 2, toute la fin du 3), un souci du détail qui mène à une désarticulation de l’ensemble (scène du personnel de la Maréchale et des importuns au premier acte, fin du 2, pantomime du 3).
Cette œuvre qui, comme tous les grands opéras théâtraux (Noces de Figaro, Maîtres Chanteurs, Falstaff), est un opéra de chef où ce dernier doit savoir se faire oublier, est donc devenue boursouflée, surlignée au marqueur, bref tout sauf la conversation en musique tant souhaitée par Hofmannstahl et Strauss.

A cette sauce là, le Philharmonique de Munich, déjà peu aidé par l’acoustique extrêmement sèche du Théâtre des Champs-Elysées, est apparu comme l’ombre de ce que Celibidache, puis James Levine en avaient fait. Cordes râpeuses, manque de précision des bois, cuivres envahissants,... la comparaison avec le voisin de la Radio bavaroise est cruelle.

Du côté des chanteurs, le bilan est globalement plus positif quoique contrasté. Sophie Koch reçoit un triomphe pour son Oktavian, L’engagement est indéniable, la voix très belle, sauf quelques duretés dans l’aigu. Incarne-t-elle vraiment le caractère juvénile du personnage ? Nous aurions ici quelques légers doutes. Mais la reconnaissance de cette cantatrice française était parfaitement méritée.

Diana Damrau doit être saluée à plusieurs titres. D’abord parce qu’elle fut la seule à refuser de suivre Thielemann dans l’emphase vocale et réussit à imposer quelques nuances piano. D’autre part, parce que la voix est naturellement très belle, rayonnante même, avec une qualité de legato qu’on eût aimé mieux percevoir dans le trio et le duo finaux si le chef n’en avait pas décidé autrement. Enfin, parce qu’elle incarne vraiment la fille de Faninal, jeune fille pas vraiment dégrossie, un peu pataude dans ce milieu aristocratique. Toute petite réserve néanmoins quant aux mimiques un peu répétitives.

La reine de la soirée devait être Renée Fleming, et ce ne fut pas le cas. Nous avons toujours eu le sentiment qu’on est/naît Maréchale ; on ne le devient pas. Lehmann, Reining, Della Casa, Schwarzkopf, Crespin, peut être un cran en-dessous, Te Kanawa ou Tomowa-Sintow, étaient des Maréchales. Fleming ne le sera sans doute jamais. Il lui manque deux choses essentielles, et sans soute très liées l’une à l’autre : le débit et la classe naturelle. Ce débit qui permet de pleinement assumer la richesse des dialogues (avec Oktavian, puis Ochs au premier acte, avec le commissaire, puis Ochs, puis Oktavian au 3), d’entrer dans cette conversation en musique qui, au-delà de la beauté des personnages et de la musique, est la caractéristique majeure de l’œuvre. La diction est trop hésitante, pas toujours très claire. Par ailleurs, à force de sophistications fabriquées, le personnage en devient un peu artificiel.
Demeure une voix, qui mit du temps à se chauffer pour parvenir à plein rendement dans la sublime méditation sur le temps qui passe, seul passage où l’émotion réussit à franchir le rideau orchestral opaque imposé par Thielemann. Au troisième acte, Renée Fleming décide de suivre ce dernier dans un déluge sonore fort déplacé.
En baron Ochs, Franz Hawlata en fait des tonnes, comme trop souvent. Version de concert ou scénique, le chanteur fait la même chose : il bouge beaucoup, il joue indiscutablement, il incarne un Ochs d’une assez rare vulgarité (comment croire qu’une maréchale, princesse de Werdenberg, n’ait pas déjà coupé les ponts avec un tel personnage ?), il oublie très souvent de chanter, l’aigu est chevrotant, bref on se demande par quel miracle il recueille tant d’applaudissements.

A ses côtés, avec pourtant bon nombre d’années de plus, Franz Grundheber délivre un Faninal à la voix encore solide, très bon acteur lui aussi, l’histrionisme en moins. Tous les petits rôles sont bien tenus, avec une mention positive spéciale pour Ramon Vargas, dont une annonce nous avait informé qu’il était souffrant, et une grosse réserve sur l’Annina de Jane Henschel, aux aigus stridents.

En conclusion, une soirée faussement « historique » qui aurait pu prendre une toute autre dimension avec un vrai chef de théâtre. Philippe Jordan, futur directeur de l’Opéra de Paris, et chef de la série de représentations que le « méchant » Mortier avait programmées il y a deux ans, aurait été certainement mieux adapté à la tâche.

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- Paris
– Théâtre des Champs-Elysées
- 04 février 2009
- Richard Strauss (1864-1949), Der Rosenkavalier. Opéra en trois actes sur un livret de Hugo von Hofmannsthal
- La Maréchale, Renée Fleming ; Oktavian, Sophie Koch ; Sophie, Diana Damrau ; Baron Ochs, Franz Hawlata ; Faninal, Franz Grundheber ; Marianne, Irmgard Vilsmaier ; Valzacchi, Wolfgang Ablinger- Sperrhacke ; Annina, Jane Henschel ; Un commissaire de police, Andreas Hörl ; Le majordome de la Maréchale, Wilfried Gahmlich ; Un notaire, Lynton Black ; Un aubergiste, un dresseur d’animaux, le majordome de Faninal, Jörg Schneider ; Un chanteur, Ramon Vargas ; Nobles orphelines, Catherine Veillerobe, Angela Rudolf, Nina Amon ; Une couturière, Bernarda Bobro ; Un petit page, Michael Schwendinger

- Philharmonia Chor Wien. Chef de chœur, Walter Zeh
- Theaterkinderchor am Helmholtzgymnasium (Karlsruhe). Chef de chœur, Waltraud Kutz
- Münchner Philharmoniker
- Christian Thielemann, direction






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