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Un Britten méconnu à l’Opéra-Comique

jeudi 5 mars 2009 par Pierre Brévignon
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© Jean-Louis Fernandez

Après avoir connu son purgatoire, la musique de Britten occupe en force les plus grandes scènes lyriques européennes depuis une bonne décennie. La France et la Belgique figurent sans doute parmi les pays qui lui ont le plus souvent ouvert leurs salles. On avait toutefois le sentiment, ces dernières années, que l’important corpus lyrique du compositeur se limitait sous nos latitudes à Peter Grimes (1945), Billy Budd (1951) ou The Turn of the Screw (1954). Grâces soient donc rendues à l’Opéra de Rouen pour avoir monté, en partenariat avec l’Opéra-Comique, le méconnu Albert Herring.

Cet opéra de chambre composé en 1947 est, il est vrai, représentatif d’une veine comique plutôt sous-estimée dans la musique de Britten. Mais sous le vernis bouffe, l’histoire de ce jeune garçon naïf élu « Roi de Mai » par les notables d’un petit village bourgeois et jetant sa gourme après une nuit de débauche rejoint la même thématique de l’individu en lutte contre les conventions développée dans Peter Grimes ou Owen Wingrave. De ce point de vue, on ne s’étonnera pas que l’œuvre ait essuyé, à sa création lors du très huppé Festival de Glyndebourne, un revers critique cinglant.

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© Jean-Louis Fernandez

Le spectacle imaginé par Richard Brunel rend justice au double message de l’opéra : rien de ce qui fait le comique des situations n’est escamoté, au contraire, mais le rire se teinte parfois de jaune. La belle complicité des chanteurs permet d’exploiter à fond les scènes de burlesque pur (le slapstick n’est jamais très loin), et l’habillage visuel, avec pelouse vert criard et costumes arc-en-ciel, confère d’emblée à l’œuvre un aspect BD qu’on ne s’attend pas à trouver chez Britten ; mais de belles trouvailles scénographiques permettent aussi de souligner au vitriol le pendant sombre de ces visions souriantes, comme lorsque les notables voient le comportement « scandaleux » de jeunes filles supposées vertueuses trahi par des caméras de surveillance, ou lorsque Herring, juché sur un toit tel un chat de gouttière, observe dépité les villageois partir à sa recherche en pleine nuit, en un ballet grinçant où les masques tombent et où l’hypocrisie éclate. On pense alors au début du dernier acte de Peter Grimes, où une foule hurlant dans la nuit part à la chasse à l’homme.

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© Jean-Louis Fernandez

La mise en scène rend parfaitement justice à la bascule dramatique de l’œuvre, au diapason d’une partition qui ne recule devant aucune parodie (Britten s’y adonne avec un plaisir évident de sale gosse maltraitant ses jouets) mais sait aussi, au fil des intermèdes instrumentaux, se densifier en un discours orchestral plus intense. On reste en revanche moins convaincu par l’équilibre général de l’opéra. Autant la mécanique fonctionne parfaitement durant le premier acte et la première partie du deuxième - grâce à l’extraordinaire abattage des chanteurs, Nancy Gustafson et Ailish Tynan en tête -, autant le climax puis le dénouement semblent s’enliser, comme si l’élan tourbillonnant impulsé par les premières scènes s’écroulait dès la prise de conscience du fade héros.

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© Jean-Louis Fernandez

C’est là tout le paradoxe de cet opéra sur la conquête de soi : l’acte libérateur par lequel un jeune garçon inexpérimenté et naïf va se révéler à lui-même en se délestant du poids moral qui l’opprimait se déroule in absentia, ôtant ainsi au spectateur le plaisir de voir se résoudre l’enjeu noué durant les premières scènes. La coloration brusquement sombre de la musique de Britten renforce le hiatus, à l’instar de la splendide marche funèbre précédant le retour d’Herring, traitée avec le même faste qu’un hymne de Purcell.

Soirée à demi convaincante, donc, malgré un plateau vocal au meilleur de sa forme et un orchestre dirigé avec autorité et intelligence par Laurence Equilbey.

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- Benjamin Britten (1913-1976), Albert Herring. Opéra-Comique en trois actes de Benjamin Britten. Livret d’Eric Crozier d’après une nouvelle de Guy de Maupassant.
- Mise en scène : Richard Brunel
- Allan Clayton, Albert Herring ; Nancy Gustafson, Lady Billows ; Felicity Palmer, Florence Pike ; Ailish Tynan, Miss Wordsworth ; Christopher Purves, Mr. Gedge ; Simeon Esper, Mr. Upfold ; Andrew Greenan, Superintendant Budd ; Leigh Melrose, Sid ; Julia Riley, Nancy ; Hanna Schaer, Mrs Herring ; Judith Derouin / Gaëlle Bakena Kodock, Emmie ; Clémence Faber / Léonore Chapin, Cis ; Joseph Sellembien/Oscar Sajous, Harry.
- Musiciens de l’Orchestre de l’Opéra de Rouen
- Laurence Equilbey, direction











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