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Turandot de Busoni à Dijon : Espagne en Chine ou Chine en Espagne

lundi 14 mars 2011 par Nicolas Mesnier-Nature
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©Gilles Abegg

Pour cette ultime représentation à Dijon de la méconnue Turandot de Ferrucio Busoni, nous assisterons à un spectacle total, mariant les arts avec virtuosité, dans une déroutante mais convaincante production à multiples facettes.

Si l’opéra homonyme de Puccini gardait sa forte connotation de drame lyrique largement empreint de couleurs musicales orientales, celui de Busoni, composé quelques années auparavant, reste nettement dans l’esprit de la fable légendaire, avec ses personnages directement issus de la comedia dell’arte : Truffaldino, Pantalone et Tartaglia. De plus, l’expression générale demeure confinée dans des scènes plutôt intimistes et peu spectaculaires, beaucoup moins morbides et sentimentales que le vérisme puccinien.

Mais la simplicité de l’action ne fera pas oublier la richesse de l’orchestration, bien mise en valeur par la direction engagée et enthousiaste de Daniel Kawka. La distribution quant à elle, partage cet engouement, et malgré un rôle-titre (Sabine Hogrefe) quelque peu antinomique physiquement et très en force vocalement mais avec une tendance au vibrato, les autres personnages forment un tout relativement homogène, bien campé et dénué de défauts majeurs. Tant Thomas Piffka (Kalaf), Mischa Schelomianski (Altoum), que Loïc Felix (Truffaldino) furent chaleureusement ovationnés. Les parties chorales ne posaient elles non plus aucun souci particulier.

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©Gilles Abegg

Mais ce qu’on retiendra davantage de cette production originale, c’est la mise en scène et la chorégraphie suprêmement imaginatives du catalan Cisco Aznar. La Turandot de Busoni donne en effet au metteur en scène désireux de ne pas sombrer dans l’orientalisme de pacotille les moyens de développer son imaginaire.

Autant avec Puccini il paraît difficilement possible de faire autrement que de jouer la carte asiatique tant la musique garde son cachet local, autant Busoni permet une extrapolation davantage aisée sans pour autant rompre totalement avec le lieu de l’action, la Chine. Et Cisco Aznar ne s’en prive pas. Il va même encore plus loin en y associant avec audace sa propre culture hispanique. Et comme si cela ne suffisait pas, un niveau de lecture supplémentaire dont nous ne posséderons pas toutes les clés se surajoute sous une forme filmique.

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©Gilles Abegg

C’est ainsi que débute la représentation avec, dans le style du muet, l’annonce de la fin d’une précédente œuvre (l’Arlecchino du compositeur) puis des extraits cinématographiques défilant sur un écran de cinéma placé à l’arrière-plan. On y voit de courts extraits montés en enfilade de Robert Aldrich (Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?), de Nicholas Ray (La fureur de vivre), de Charles Vidor (Gilda), d’Ingmar Bergman (Le septième sceau) et de Tex Avery (I love to Singa). L’amour, la mort, la femme fatale les unissent et font partie d’une même mythologie de la culture occidentale. Suit un film « original » farfelu, dont on se rendra compte plus tard, Cisco Aznar jouant avec le réel et l’imaginaire, que les protagonistes sont tous des interprètes de l’opéra, danseurs et choeurs compris. La projection (il est vrai un peu longue) continuera par intermittences durant le spectacle. Ce court-métrage en noir et blanc ponctué de touches de couleurs vives (surtout le rouge sang) très bien mis en scène, est bardé de symboles nous faisant voyager dans un monde onirique et fantastique synthétisant le surréalisme buñuélien et l’imaginaire d’Almodovar. Les extraits musicaux illustratifs (musiques argentines, Chavela Vargas, Antonio Machín et Marilyn Monroe) n’ont rien à voir avec la musique de Busoni. Passée la première stupeur, nous rentrons alors dans la « réalité » opératique.

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©Gilles Abegg

Mais là encore, mélange des genres : la Chine est évoquée sans lourdeurs, par touches symboliques – panoplies, objets (tasse de thé, potiche, vase, vélos), caractères chinois, couleurs. Le rouge permet au metteur en scène de faire se rencontrer les deux cultures qu’a priori tout oppose : symbole du bonheur en Chine, le rouge universel est aussi couleur du sang que répand Turandot en coupant les têtes, et couleur de l’amour. Associé au noir, c’est l’Espagne : omniprésente, elle l’est entre autres lors du déroulement des épreuves où Kalaf met à mort comme à une corrida les trois taureaux-humains tirant le char de Turandot. Qui dit Espagne dit aussi catholicisme et Cisco Aznar, non sans humour provocateur, affuble le chef des eunuques Truffaldino d’un habit d’éminence de l’Église et de lunettes à la Polnareff. Lors des trois épreuves, les choeurs-spectateurs, dont toutes les tenues de cabarets sont différentes, sont chorégraphiés comme assistant à une messe. Kalaff, à genoux sur un prie-dieu, reçoit les réponses aux questions de Turandot par l’intermédiaire d’une petite fille déguisée en angelot avec ailes dorsales, dont pas un des protagonistes, sauf l’intéressé, ne semble remarquer la présence. Celle-ci réapparaîtra en portant un coeur lorsque l’amour entre Kalaf et la Princesse éclatera. Tous deux se trouveront à la barre fictive d’un navire imaginaire, prêts à partir vers une autre vie qu’on imagine heureuse, alors que, sur l’écran de l’arrière-plan, la même Turandot décapite l’aimé endormi dans son lit...

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©Gilles Abegg

Aznar fait parler les costumes : Turandot, d’abord en robe rouge et cheveux oxygénés en début d’acte, caricature de Marilyn, devient, au moment des doutes, petite fille avec robe bleue et ours dans ses appartements. A la fin, sûre d’elle, elle est incarnation de l’Espagne, en robe noire cernée en bas de fleurs rouges. Kalaf porte costume et lunettes noirs, chapeau et cravate rouge sang. L’Empereur Altoum, dans une chaise à roulettes, rappelle furieusement un certain Voltaire à la fin de sa vie. Les nombreux personnages sans tête qui défilent au début sur scène, évoluent comme des fantômes pour rappeler le drame qui est à la base de l’œuvre.

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©Gilles Abegg

La réussite de cette production est au rendez-vous, à n’en pas douter, et le public l’ovationnant a suivi Cisco Aznar dans son imaginaire. Pourtant, cette mise en scène décalée et iconoclaste prend le dessus sur la musique : les multiples interprétations l’éclipseraient presque, tant les niveaux de lectures accumulés accaparent l’esprit. Sans doute une plus grande simplicité n’aurait-elle pas nui, rééquilibrant le visuel au profit de l’auditif.

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- Dijon
- Auditorium
- 13 mars 2011
- Ferrucio Busoni (1866-1924), Turandot
- Mise en scène et chorégraphie, Cisco Aznar ; Scénographie et costumes, Luis Lara ; Video, Cisco Aznar et Andreas Pfiffner ; Lumières, Samuel Marchina
- Turandot, Sabine Hogrefe ; Altoum, Mischa Schelomianski ; Adelma, Diana Axentii ; Kalaf, Thomas Piffka ; Barak, Bernard Deletré ; la Reine-Mère, Stéphanie Loris ; Truffaldino, Loïc Felix ; Pantalone, Josef Wagner ; Tartaglia, Igor Gnidii
- Choeurs de l’Opéra de Dijon. Chef des choeurs, Valérie Fayet
- Orchestre Dijon-Bourgogne
- Daniel Kawka, direction






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