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Triste et ennuyeuse Carmen !

jeudi 27 septembre 2012 par Cyril Brun
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Vivica Genaux, Carmen
© Frédéric Carnuccini, Agence Albatros

Après une ouverture magistrale, d’une rare légèreté où les pupitres basses des cuivres mêlaient à merveille le velours et le sautillant, nous nous attendions à une Carmen de grande qualité, un moment plein d’allant faisant rimer bohémien avec bonhomie. Un orchestre dont la qualité musicale ne s’est jamais démentie ces dernières années allait servir comme à l’accoutumée cette partition enlevée entremêlant la force des accents mineurs et la provocation insouciante d’une Carmen légère ou grave, selon le choix laissé par Bizet lui-même.

C’était sans compter sur la lecture pour le moins originale de Frédéric Roels. Un regard particulier que le metteur en scène explicite volontiers et auquel, il est vrai, la partition, comme l’histoire peuvent se prêter. Incontestablement, violence et fragilité sont présentes, omniprésentes même, dans le livret, comme dans la musique. Le relief des accords mineurs est bien là pour souligner un certain malaise, voire un grand mal être.

Le rôle titre est déjà à lui seul l’expression de ce malaise, par l’ambiguïté de la tessiture de mezzo-soprano. Bizet n’a pas fait de la Carmencita un personnage aux contours clairs que les canons musicaux auraient permis de cerner. Femme forte, à la voix profonde des Andalouses, jeune fille fragile et provocante au timbre un rien espiègle des bohémiennes, la jeune cigarière, violente et sensible, généreuse et fière, est aussi versatile que les facettes de son personnage blessé sont nombreuses. L’oiseau rebelle qui n’a jamais connu de loi, avant d’être l’amour est Carmen elle-même. Virevoltant, farouchement épris de cette liberté que l’amoureuse vend à Don José, l’oiseau se cherche, joue avec l’amour même et finalement cache dans ce jeu sa fragilité et sa blessure profonde.

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© Frédéric Carnuccini, Agence Albatros

Incontestablement, Carmen, c’est tout cela, une fragilité profonde, symptôme d’une blessure aiguë qui lance la femme farouche et généreuse dans une course au bonheur toujours fuyant. Mais faut-il réduire la pièce à cela ? Faut-il ne voir en Carmen que cette fragilité jaillissant en violence au point de faire peser sur toute la soirée un cynisme lourd et pathétique, oubliant volontairement que Carmen est avant tout un opéra-comique. Un tel angle d’interprétation pouvait peut-être rafraîchir une œuvre si connue qu’on la croit sans surprise. Mais réduire l’ensemble au tandem fragilité et violence fut rien moins que désastreux. Le décor, moderne et minimaliste, aurait pu encore passer si l’ambiance n’avait été si sombre et noire. Le décalage chronologique pouvait se justifier, s’il n’en oubliait ce qui fait la fraîcheur de l’opéra, le style mi-andalou, mi-bohémien. Ainsi la mise en scène, sortie des bas-fonds de la cour des miracles, revêtit-elle d’une chape de plomb tragique la musique elle-même. Faisant fi des accents toniques, les tempi ralentis et considérablement alourdis par cette vision dramatique ont lissé une œuvre écrite pour être enlevée et malgré tout joyeuse.

Dans le détail, l’orchestre, confiné et réduit à l’état de diffuseur de musique d’ambiance, n’en perdit pas pour autant ses qualités jouant avec propreté et talent ce qui lui était demandé. Les chœurs inégaux, mais de bonne facture, malgré les dictions difficiles du chœur des femmes et un chœur d’enfants essoufflé en fin de phrase, ont au-delà de leur qualité propre pâti de la même étouffante lourdeur. L’absence de voix des chanteurs, maintenus dans un style quasi wagnérien par la langueur d’un récitatif inapproprié, fut renforcée par l’abandon de nombre de parties chantées au profit d’un dialogue parlé dont l’effet ne fit rien moins que d’aggraver l’ennui dans lequel cette langueur nous plongeait et renforçait une désagréable impression de juxtaposition discontinue des « tubes » de Carmen.

En fin de compte, une bien ennuyeuse soirée, ce à quoi l’opéra de Rouen ne nous avait pas habitués !

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- Rouen
- Opéra
- 25 septembre 2012
- Georges Bizet (1838-1875), Carmen
- Mise en scène, Frédéric Roels ; Décors, Bruno de Lavenère ; Costumes, Lionel Lesire ; Lumières, Laurent Castaingt
- Carmen, Vivica Genaux ; Don José, Floriant Laconi ; Micaëla, Pauline Courtin ; Escamillo, Christian Helmer ; Mercédès, Tatyana Ilyin ; Frasquita, Jenny Daviet ; Moralès, Philippe-Nicolas Martin
- Chœur Accentus / Opéra de Rouen. Chef de chœur, Christophe Grapperon ; Maîtrise du Conservatoire à rayonnement régional de Rouen, direction, Pascal Hellot
- Orchestre de l’Opéra de Rouen Haute Normandie
- Luciano Acocella, direction











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