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Trios qui laissent un peu sur sa faim

samedi 20 octobre 2012 par Philippe Houbert

La saison musicale 2012-2013 de l’Auditorium du Louvre s’ouvrait sur un programme de trios pour piano, violon et violoncelle d’un grand classicisme : Haydn, Beethoven, Schubert. Classique mais finalement pas si souvent donné que cela, tant la musique de chambre a du mal à trouver sa place dans les programmations. Point de formation permanente, style Trio Wanderer, pour ce concert mais une rencontre entre solistes menant leurs carrières séparément, deux d’entre eux nous étant particulièrement connus : le violoncelliste Clemens Hagen, membre du quatuor du même nom, et le violoniste Kolja Blacher, ex-Konzertmeister du Philharmonique de Berlin sous l’ère Abbado, chef qu’il suivit lors de la refondation de l’orchestre du Festival de Lucerne. Le troisième larron, moins célèbre, était le pianiste russe Kirill Gerstein, vainqueur du concours Arthur Rubinstein de Tel Aviv en 2001 et qui, en plus d’une carrière internationale, professe à Stuttgart.

Ces remarques sur les trajectoires différentes et le fait qu’il s’agisse d’artistes se réunissant de temps à autre pour le plaisir de faire de la musique ensemble expliquent sans doute le sentiment personnel vécu tout du long du concert que tout ce qu’ils faisaient, ils le produisaient individuellement, mais que manquait une vision d’ensemble que seuls des trios travaillant depuis de nombreuses années peuvent acquérir. Ceci étant dit, nous ne pouvons pas dire que nous passâmes une mauvaise soirée, loin s’en faut. Entendre les trios des Esprits et en mi bémol de Schubert, c’est l’assurance de bons moments.

Le concert débutait avec le Trio en la majeur de Haydn, numéroté 32 ou XV.18 dans le catalogue Hoboken. Le premier mouvement, merveille de construction, nous apparut déséquilibré avec un Blacher beaucoup trop présent en regard de ses deux partenaires. Le développement extraordinairement polyphonique connut une plus grande osmose, à nouveau perdue dans la réexposition. L’Andante fut un très beau moment où, l’espace d’un instant, les trois musiciens trouvèrent une forme de chant unitaire, très pré-schubertien d’ailleurs. Malheureusement, le Finale Allegro les vit à nouveau se disperser dans leurs sphères respectives, Blacher sur-jouant, Gerstein martelant pour suivre, et Hagen respectant seul les dynamiques de la partition, mais du coup, apparaissant un peu absent.

Le fait que le trio de Haydn joué n’était pas celui annoncé initialement peut expliquer ces petites lacunes de mise en place s’il s’agit d’un changement de programme intervenu entre temps. Ces excuses ne pouvaient être invoquées pour la suite, et notamment pas pour le Trio en ré majeur de Beethoven, dit « des Esprits ». Le premier mouvement nous montra les deux instrumentistes à cordes parfaitement alignés en intensité mais sans prendre l’auditeur à la gorge comme les très grands savent le faire. Comme dans le trio de Haydn, c’est le développement qui fut le meilleur moment, démontrant une parfaite complicité et une tension adéquate, avec une petite réserve concernant le manque de mystère dans le jeu de Gerstein. L’extraordinaire mouvement lent fut sans doute le plus beau moment de la soirée : expressivité des trois musiciens, parfait accord dans toutes les nuances dynamiques, manquait juste un brin de mystère. Mais cette salle est-elle bien adaptée à ce type de répertoire et les musiciens ne sont ils pas conduits à jouer trop fort systématiquement ? Le retour au jour qu’opère le Finale fut un peu brutal, chacun reprenant ses habitudes personnelles. Néanmoins, une belle conclusion pour ce trio dont on ne saluera jamais assez le génie de l’écriture.

La seconde partie du concert était consacrée au terrible Trio en mi bémol majeur de Schubert. Terrible car cette œuvre ne souffre guère le moindre point faible dans son interprétation, qu’il s’agisse d’un déséquilibre qualitatif ou dynamique entre les trois musiciens ou d’une simple faiblesse d’inspiration, ne serait-ce que passagère. Ces précautions s’appliquent malheureusement à ce que Gerstein, Blacher et Hagen nous proposèrent, non que leur version fût dénuée d’intérêt mais simplement, en considérant les détails et l’ensemble, nous restâmes loin du compte. Nous sommes bien sûr dans le royaume des nuances, mais dieu que ces nuances sont capitales dans cette musique. Léger manque d’éclat dans le début de l’Allegro initial, infime lacune de subtilité de la part de Gerstein dans ce même mouvement, tempo trop martelé, dynamiques trop pesantes dans l’Andante con moto, ruinant ainsi toute mélancolie, Scherzo trop raide annihilant toute ambiguïté, dynamiques surlignées dans le finale. Et pourtant, quel beau violon que celui de Kolja Blacher et quel violoncelliste génial peut être Clemens Hagen ! Alors, à quoi tiennent les réserves émises ? Manque d’habitude de jouer ensemble ? Dynamiques non respectées du fait d’une salle surdimensionnée par rapport au type de musique ? Rien n’est moins sûr. Et, à la fin, on en vient à tempérer son niveau d’exigence, eu égard à l’extrême difficulté des œuvres données et au plaisir simple de les avoir réentendues en concert.

Un trio à revoir.

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- Paris
- Auditorium du Louvre
- 19 septembre 2012
- Joseph Haydn (1732-1809) : Trio pour piano, violon et violoncelle en la majeur Hob. XV.18
- Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Trio pour piano, violon et violoncelle en ré majeur opus 70 n° 1 dit « des Esprits »
- Franz Schubert (1797-1828) : Trio pour piano, violon et violoncelle en mi bémol majeur opus 100 D.929
- Kolja Blacher, violon
- Clemens Hagen, violoncelle
- Kyrill Gerstein, piano






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