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Trio Wanderer à Saint-Paul de Vence : juste ou demi-mesure ?

jeudi 18 août 2011 par Carlos Tinoco

Ce concert clôturait la première édition d’un festival qu’on espère de tout cœur voir perdurer. Le Trio Wanderer, qui compte depuis un moment parmi les meilleures formations du genre, présentait le Trio « Archiduc » de Beethoven et deux œuvres qu’on entend moins souvent en France : le tumultueux Trio de Smetana, composé pour la mort de sa fille, et Tristia, une transcription de la Vallée d’Obermann, issu des Années de Pèlerinage de Liszt.

Les trios constitués ne sont pas légion, ce qui s’explique moins par l’épaisseur du répertoire (certes moins étendu que celui du quatuor mais tout de même copieux), que par les spécificités de l’écriture du genre. En effet, son caractère nettement plus dialogique que le quatuor, autorise bien plus la rencontre épisodique ou exceptionnelle de solistes qui veulent faire de la musique de chambre ensemble. Du coup, un violoniste qui veut jouer l’ « Archiduc » affronte nécessairement la concurrence discographique de Heifetz, de Kogan, d’Oïstrakh, etc. Il en va de même pour le violoncelliste ou le pianiste qui se mesurent respectivement à des Fournier et des Casals ou à des Gilels et des Serkin. On comprendra que la tâche intimide et que les quartettistes soient, à cet égard, privilégiés (ils ne peuvent avoir tous les inconforts !). On pourrait même se demander s’il reste une place pour des formations permanentes. Le Trio Wanderer est de ceux qui permettent de répondre par l’affirmative à cette question. Ce ne sera pas faire injure à ces trois excellents musiciens que de dire qu’ils ne se situent pas sur le même plan, d’un point de vue strictement instrumental, que les grands anciens qu’on a cités, ou, aujourd’hui, qu’un trio constitué d’Isabelle Faust, de Jean-Guihen Queyras et d’Alexander Melnikov (on aurait pu écrire Vadim Repin, Misha Maisky et Nicolaï Lugansky). Mais, si elle n’est pas requise au même degré que dans la littérature pour quatuor, l’osmose que permet seule la fréquentation continue, permet tout de même de faire entendre des dimensions qui autrement échappent. C’est ce qui a fait longtemps la légitimité incontestable du Beaux-Arts Trio, c’est ce qui fait aujourd’hui celle des Wanderer, des Fontenay ou des tout jeunes Dali.

S’agissant des Wanderer, leur qualité principale est cet équilibre qu’ils parviennent à trouver dans quasiment tout ce qu’ils abordent. Leur science des jeux de timbres spécifiques au trio avec piano est évidente, notamment dans le premier mouvement du Trio op. 97 de Beethoven. Bien sûr, on avait entendu quelques jours avant des arpèges autrement plus sculptés sous les doigts de Boris Berezovsky, mais ceux de Vincent Coq avaient pour eux d’épouser à merveille les mouvements d’archet de ses partenaires. Dans des tempos médians, on aurait dit que leur souci était de faire ressortir toute la subtilité de l’entrelacement des voix et des timbres dans l’écriture beethovenienne (si, sur un plan harmonique, ce n’est clairement pas dans ce trio que Beethoven a déployé son génie, l’habileté de l’arrangement et de l’instrumentation appelle en effet des interprètes qui les exposent avant toute chose). Cet Opus 97 par les Wanderer n’avait donc rien de révolutionnaire (on est loin de la version que pourraient nous donner par exemple Andreas Staier et Daniel Sepec s’ils s’adjoignaient un violoncelliste qui joue dans le même esprit) mais c’était un modèle d’élégance et de finesse.

Malheureusement ces qualités sont exactement ce qui les a piégés dans l’interprétation du Trio de Smetana. Autant l’architecture beethovénienne s’accommode fort bien de leur approche, autant la fragilité de celle de Smetana n’y résiste guère. En musique comme ailleurs, les dogmes ont une validité restreinte. On n’utilise pas ce terme pour dénoncer chez les Wanderer une approche didactique, mais parce que leur Smetana permet de montrer les limites d’un discours qui voudrait chasser l’émotion du geste interprétatif. Il est des musiques où les épanchements lyriques sont des pièges faciles pour le vulgus pecum des interprètes et des auditeurs et pour lesquels l’épure est la seule voie vers le sublime. Pour faire court, il en est ainsi de ces œuvres où le chemin harmonique est tout. Chez Smetana, et en particulier dans ce trio, la logique première est sans doute émotionnelle. Cela en fait-il une moins grande musique ? C’est une discussion dans laquelle nous n’entrerons pas ici. En tout cas, pour lui rendre justice, il faut l’accepter, ou ne pas la jouer. Sobre, l’approche des Wanderer a cette conséquence paradoxale de surexposer toutes les bizarreries de l’écriture. Toutes les redites, tous les changements de tempo qui ne paraissent pas nécessaires, toutes les phrases soudain superflues que seule une approche échevelée peut rendre évidentes, pas parce qu’on en saisit la nécessité musicale, mais parce qu’emporté par le pathos on n’a plus le temps de se poser la question. On l’aura compris, la lecture qui nous a été offerte, malgré et finalement à cause de sa qualité et de son intégrité, nous a laissé tout le loisir de nous dire que cette partition n’était pas si bien fichue que cela, ce qui ne peut pas vraiment être le but désiré.

On n’en dira évidemment pas autant de Tristia, même si à l’écoute de cette pièce on est toujours pris d’un sentiment paradoxal : admiration pour l’extraordinaire écriture de la Vallée d’Obermann et doutes sur la pertinence de la transcription qui révèle que les finesses du dialogue entre les instruments était le cadet des préoccupations de Liszt. Les Wanderer l’ont joué de manière impeccable mais n’ont pas chassé nos interrogations.

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- Saint-Paul de Vence
- Place de la Courtine
- 30 juillet 2011
- Bedrich Smetana (1824-1884), Trio pour piano, violon et violoncelle en sol mineur, op. 15
- Franz Liszt (1811-1886), Tristia, transcription pour trio avec piano de La Vallée d’Obermann
- Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Trio pour piano, violon et violoncelle en si bémol majeur, op. 97 « à l’Archiduc »
- Trio Wanderer : Jean-Marc Phillips-Varjabédian, violon ; Raphaël Pidoux, violoncelle ; Vincent Coq, piano






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