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Trente ans après, le grand retour de la Force du destin à Paris

vendredi 9 décembre 2011 par Karine Boulanger
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Vladimir Stoyanov, Don Carlo di Vargas à l’arrière-plan ; Marcelo Alvarez, Don Alvaro ; Violeta Urmana, Donna Leonora ; Kwangchul Youn, Padre Guardiano
© Opéra national de Paris/ Andrea Messana

Et oui, la dernière reprise de la Force du destin remontait à 1981, alors que l’œuvre n’avait fait son entrée au répertoire de l’Opéra de Paris qu’en 1975. Pour ce retour très attendu, l’Opéra a fait appel à Jean-Claude Auvray à la mise en scène qui signe une production classique, trop sans doute, mais qui a l’avantage indéniable de servir une œuvre très ancrée dans le contexte du romantisme espagnol et européen au sens large, et dont les ressorts dramatiques sont parfois trop apparents pour le goût actuel.

Jean-Claude Auvray a donc choisi de transposer avec habileté l’intrigue dans l’Espagne et l’Italie du milieu du XIXe siècle, perdant sans doute de vue le thème des origines du héros Alvaro en butte aux préjugés de son époque, mais collant au plus près des évènements suivant l’unification italienne, sans évidemment rater l’occasion d’y inclure la fameuse anecdote de l’emploi du nom de Verdi par les insurgés (le patronyme du compositeur symbolisant le slogan « Vittorio Emmanuele Re d’Italia »). Ce parti-pris fonctionne bien et on louera la sobriété générale, qui n’évite cependant pas quelques espagnolades dans la scène de l’auberge (acte II), mais resserre intelligemment le drame sur les personnages principaux. Il manque toutefois une fougue et une direction d’acteurs qui eut gagné à être plus fouillée. La réalisation se heurte parfois à quelques moments « délicats » (descente improbable du Christ en croix gigantesque et de la toile peinte à la scène 5 de l’acte II, le rideau baladeur pendant l’air d’Alvaro à l’acte III qui déclenche quelques ricanements dans l’assistance) et reste trop lisse avec des personnages qui peinent à s’incarner. La décoration est entièrement basée sur des toiles peintes et de très beaux éclairages, suggérant un lieu, variant selon les changements d’atmosphère. Ils permettent une grande fluidité dans les changements de scènes, tout comme l’absence de meubles et accessoires superflus.

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Violeta Urmana, Donna Leonora ; Marcelo Alvarez, Don Alvaro ; Mario Luperi, Il Marchese di Calatrava
© Opéra national de Paris/ Andrea Messana

Reprenant une idée déjà expérimentée par quelques chefs d’orchestre comme Mahler ou Mitropoulos au cours du XXe siècle, le metteur en scène et le chef d’orchestre ont fait le choix de reporter l’ouverture entre le premier et le deuxième acte, conférant à la première partie de l’opéra la fonction d’un prologue et permettant d’isoler cet acte qui prend place plusieurs mois avant l’enchaînement fatal des circonstances qui mèneront à la tragédie du quatrième acte. L’arrivée soudaine de Carlo, le frère de Leonora, sur le plateau alors qu’on emporte le corps de son père et tandis que retentissent les premières mesures de l’ouverture est aussi un moment marquant qui permet d’enchaîner avec l’irruption de cet acteur au second acte.

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Nicola Alaimo, Fra Melitone ; Kwangchul Youn, Padre Guardiano
© Opéra national de Paris/ Andrea Messana

Musicalement, cette Forza del destino est menée de main de maître par Philippe Jordan à la tête de l’Orchestre de l’Opéra, qui cherche, avec raison, à soustraire à tout prix l’œuvre à une certaine routine d’esprit pompier. Sa direction est attentive aux détails, aux nuances, respectueuse des variations de dynamique et l’ouverture est à cet égard exemplaire de ce travail d’orfèvre permis par un orchestre irréprochable. On retiendra ainsi les attaques impeccables des cuivres, le respect des moindres nuances, la beauté de l’arrivée du thème d’Alvaro annoncé aux bois. Pourtant, tant de perfection et d’attention nuit parfois à l’action dramatique et provoque un léger ennui dans cette immense fresque orchestrale. On retiendra ainsi la beauté de l’accompagnement de « La Vergine degli angeli » (final de l’acte II), de l’accompagnement du second air de Leonora (« Madre, pietosa Vergine », acte II) et de son récitatif pourtant trop lent, trop travaillé peut-être. La tension dramatique réapparaît toutefois au détour d’une phrase (duo de Leonora et Alvaro à l’acte I, alors que la phrase « Contra al genitore vorresti ? » tombe pourtant à la trappe, rencontre de Leonora et Padre Guardiano « Infelice, delusa, reietta » acte II, admonestation de Padre Guardiano aux moines au final de l’acte II). Le troisième acte gagne en urgence : Jordan mène cette fois-ci magnifiquement les deux grandes scènes de Carlo et Alvaro (« Solenne in quest’ora giurarmi dovete », « Sleale ! »), et le dernier acte est superbe de bout en bout (tension du duo de Carlo et Alvaro, transition vers le trio final).

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Vladimir Stoyanov, Don Carlo di Vargas ; Nadia Krasteva, Preziosilla
© Opéra national de Paris/ Andrea Messana

La distribution est de premier plan mais inégale. Dans le rôle de Leonora qu’elle interprète depuis plusieurs années, Violeta Urmana étonne toujours par l’homogénéité des registres de sa voix et la luminosité de son timbre d’ancienne mezzo. Pourtant, est-ce un signe de fatigue ?, la chanteuse ne paraît plus posséder l’ampleur requise par l’écriture. Les aigus sont stridents, arrachés forte (prière de l’auberge, acte II) et la voix manque tout simplement de morbidezza (« Madre, pietosa Vergine », puis « La Vergine degli angeli », acte II). Elle semble aussi peu concernée par le personnage auquel elle doit donner vie. L’interprète déçoit enfin dans son dernier air (« Pace ! ») peu nuancé, uniformément piano, aux aigus tendus (« Invan la pace », qui perd ainsi sa magie).

Au premier acte, Marcelo Alvarez semble manquer de brillant et d’exubérance, mais montre un sens du legato que pourrait parfois lui envier sa partenaire. Au troisième acte, le chanteur paraît métamorphosé : la voix est magnifique, ample, les aigus triomphants et soutenus, le chant racé (« O tu che in seno agli angeli », puis scènes avec Carlo). Il incarne vraiment un personnage, nuancé, déchiré parfois, et émouvant au quatrième acte (« Sulla terra l’ho adorata (…) l’amo ancora »). Face à lui, Vladimir Stoyanov se taille un vrai succès très mérité dans sa grande scène de l’acte III (« Morir ! Tremenda cosa »). La voix possède un timbre agréable, de beaux aigus (un peu durs toutefois dans la scène de l’auberge) et il campe de façon plausible un homme tiraillé entre l’honneur et la volonté d’assouvir sa soif de vengeance. La cabalette est irréprochable, l’interprète se tirant très bien des difficultés d’articulation posées par la rapidité des tempi.

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Marcelo Alvarez, Don Alvaro
© Opéra national de Paris/ Andrea Messana

Parmi les rôles plus secondaires on retiendra la très belle voix de Kwangchul Youn (Padre Guardiano), sa fermeté de ton pour la scène finale de l’acte II, ainsi que ses réponses au trio qui clôt l’opéra. Nicola Alaimo est un Melitone à la belle faconde, bon acteur. Nidia Krasteva (Preziosilla) en revanche, reste insuffisante. La voix impressionne dans les récitatifs, mais semble se déliter dans ses airs (« Al suon del tamburo » aux ornements pas très nets). Les graves sont constamment poitrinés, les aigus tirés (le Rataplan est plus parlé et crié que chanté). Excellent Trabuco de Rodolphe Briand, tout comme l’alcade de Christophe Fel. Calatrava (Mario Luperi) a une voix trop usée mais les petits rôles étaient dans l’ensemble très bien tenus. Enfin, les chœurs se révèlent dans une forme éblouissante, bien ensembles (acte III), et très nuancés (« La Vergine degli angeli », acte II).

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- Paris
- Opéra Bastille
- 26 novembre 2011
- Mise en scène, Jean-Claude Auvray ; décors, Alain Chambon ; costumes, Maria-Chiara Donato ; lumières, Laurent Castaingt ; chorégraphie, Terry John Bates
- Giuseppe Verdi (1813-1901), La Forza del destino, mélodrame en quatre actes, livret de Francesco Maria Piave d’après Angelo Perez de Saavedra
- Le marquis de Calatrava, Mario Luperi ; Leonora, Violeta Urmana ; Carlo di Vargas, Vladimir Stoyanov ; Alvaro, Marcelo Alvarez ; Preziosilla, Nidia Krasteva ; Padre Guardiano, Kwangchul Youn ; Fra Melitone, Nicola Alaimo ; Curra, Nona Javakhidze ; un alcade, Christophe Fel ; Trabuco, Rodolphe Briand ; médecin, François Lis ; ordonnances, Daejin Bang, Slavomir Szychowiak ; ténor, Fernando Velasquez ; basse, Andrea Nelly ; soprano, Lina Faesch
- Chœurs de l’Opéra national de Paris ; chef des chœurs, Patrick Marie Aubert
- Orchestre de l’Opéra national de Paris
- Philippe Jordan, direction






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