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Transcriptions, trahisons et autres considérations

jeudi 27 novembre 2008 par Théo Bélaud, Vincent Haegele
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Vladimir Spivakov DR

Commençons par la question qui fâche : est-ce trahir l’esprit d’un compositeur que de transformer une symphonie en quatre mouvements (la Deuxième de Rachmaninov en l’occurrence) pour produire un concerto en trois parties, dont l’intermédiaire ne concentre que les idées les plus voyantes des deux sections intermédiaires. Oui ? Non ? Sans apporter de réponse qui se voudrait définitive, nous n’avons pu nous sentir vraiment conquis par la réalisation d’Alexander Warenberg, qui, tout en se voulant très fidèle à l’esprit des concertos de Rachmaninov, maltraite toutefois un peu trop le discours initial de la Deuxième symphonie.

Cette transcription inhabituelle ressemble un peu à un pari : êtes-vous capable de réaliser le tour de force de créer un « Cinquième concerto » à partir du matériau le plus difficile qui soit, la partition d’une symphonie, qui plus est, la symphonie la plus réussie de Sergeï Rachmaninov ? S’il est parfois évident de procéder à l’orchestration, à la réduction ou à la paraphrase d’une pièce pour piano, passer de l’orchestre triomphant à l’orchestre concertant est une gageure que peu de musiciens ont envisagée. Il faut avouer que l’idée est des plus séduisantes, tant elle laisse entrevoir d’espaces nouveaux : la partie du soliste est entièrement laissée à l’imagination du transcripteur. Séduisante, mais non sans danger, car le produit final ne manquera pas de provoquer l’indignation des puristes et les réserves les plus diverses. Il est possible qu’Alexander Warenberg ait hésité au cours de son travail, mais le fait qu’il ait choisi en définitive de présenter aux avis du public son « Cinquième concerto » sous cette forme en trois mouvements nous donne en quelque sorte l’autorisation de revenir sur le contexte et la matérialisation de ce projet un peu fou.
Du fait de cet aspect inhabituel, la transcription d’Alexander Warenberg représente également un fantasme de pianiste ; les Deuxième et Troisième concertos ont été tant de fois interprétés, disséqués (et maltraités également) que la possibilité de créer une nouvelle partition ne peut qu’exciter les imaginations les plus blasées. Et à l’écoute de l’accueil réservé par le public et le succès du disque distribué par Brilliant Classics (à l’origine du projet), on est en droit d’avancer que nous avons assisté aux débuts d’une œuvre destinée à être fréquemment donnée. Mais nous nous avançons peut-être un peu trop et dans ce cas, par prudence, admettons que les pianistes prendront peut-être plaisir à accrocher le « Cinquième concerto » à leur tableau de chasse (façon galerie d’un prince de la maison de Habsbourg, pas effrayé par l’exposition des trophées d’une centaine de cerfs).

Les habituels, et prudents, préliminaires achevés, à quoi ressemble donc la bête ? Passé un premier mouvement des plus convaincants, pendant lequel on se met même à y croire avec candeur aux alentours du deuxième tiers, le maquillage du deuxième et l’agencement du troisième (beaucoup trop de coupures) finissent par faire s’évanouir les bons sentiments nés dans un premier temps. Alexander Warenberg a pourtant débuté son Concerto de la façon la plus excellente qui soit, même s’il choisit de placer l’entrée de son soliste plus tardivement que ne l’aurait fait Rachmaninov, qui, ont le sait, place d’emblée son piano au centre de l’attention. Ici, le concerto reconstruit débute par les premières notes de la symphonie, c’est-à-dire par une ample phrase confiée aux cordes : Warenberg opte en fait pour une solution un peu bancale consistant à garder le principe de l’exposé introductif mais en l’abrégeant considérablement (de nettement plus de la moitié : l’allegro moderato survient dès la 24e mesure !). Le pianiste vient se greffer par petites touches, presque timidement au corps principal. Dans ce mouvement (c’est plus complexe dans les autres), il se substitue essentiellement aux lignes des violons, tantôt doublé par eux, tantôt en prenant simplement leur place. Puis, le grand déballage commence. Rachmaninov avait déjà fait très fort dans ses Troisième et Quatrième concertos pour ce qui concerne leur virtuosité un peu gratuite. Warenberg décide qu’il n’en était rien et que l’on n’en est pas à quelques octaves et arpèges prêt. Mais une fois encore, son travail remarquable finit par se diluer dans une auto-contemplation vaine et trahit les intentions initiales de l’auteur original. Difficile dans ces conditions de coller aux transitions et progressions de la symphonie, quand Warenberg ne les coupe pas : la substitution du piano aux violons sur la grande progression de 15 à 16 après 8 dans la symphonie apparaît improbable au début, car le reste de l’orchestration ne convient pas à l’accompagnement du piano, et tout autant à la fin, où le piano ne peut tenir la confrontation dynamique avec l’harmonie. Car la Deuxième Symphonie se caractérise avant tout par l’extrême étirement de ses thèmes et de ses développements, mettant plusieurs fois en danger le chef d’orchestre qui aurait le malheur de ne pas adopter la direction la plus ferme. La sensiblerie, les affectations, les grands sentiments creux : voici les ennemis du discours de Rachmaninov. Warenberg a la bonne idée, dans le premier mouvement, de limiter les grands élans du pianiste, laissant même plusieurs fois l’orchestre reprendre le dessus ; mais là, c’est peut-être la faute de Denis Matsuev, peu sonnant ce soir-là du moins en regard de ce dont on le sait capable, ou celle de Vladimir Spivakov, en roue libre. Quelques grands moments émergent : l’apparition du deuxième thème, le dialogue entre le piano et les cordes tout au long du développement qui précède la réexposition, les interventions et interactions des vents (bois et cuivres) préludant à la cadence.

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Denis Matsuev © Sony BMG

Les choses se compliquent avec le deuxième mouvement, avons-nous déjà dit, mais parce que Warenberg a choisi de limiter le matériau de ce deuxième mouvement à la seule phrase accrocheuse ; le reste passe à la trappe et se limite à cette seule mélodie. On connaissait le Warsaw Concerto d’Addinsell, qui plagiait allègrement le Deuxième de Rachmaninov. On n’avait pas encore entendu Rachmaninov se plagier lui-même, et de surcroît « à l’insu de son plein gré », mais c’est chose faite. Là-dessus, et un peu comme un cheveu sur la soupe, vient se greffer le scherzo, lui aussi réduit à son plus strict minimum, vidé de sa substance démoniaque et lourdement graissé par les octaves du soliste. À dire vrai, il faut en fait une connaissance approfondie de l’œuvre originale pour en reconnaitre le matériau. Le troisième subit également bien des coupures un peu gênantes : à ce prix-là, ce n’était peut-être pas nécessaire de réduire la partie de glockenspiel, si essentielle dans la symphonie, à une vague intervention... Ce dernier exemple n’étant cité que parmi d’autres. Exactement à l’inverse, certains ajouts spectaculaires de Warenberg apparaissent d’un goût, et d’une opportunité d’orchestration pour le moins douteux : on pense tout particulièrement aux deux magnifiques superpositions des deux thèmes précédant la coda (de 5 après 87 à 88 dans la symphonie), dénaturées d’une part par la substitution pure et simple du piano à la petite harmonie, (le soliste devant se charger d’imiter, volume compris, les appels des flûtes, hautbois et trompettes), et par l’ajout franchement ridicule d’un trille crescendo de timbales de mi (comme si la tonique aux basses, tuba et trombones ne suffisait pas), celui-ci achevant de rendre l’ensemble inaudible. Pour l’un des sommets expressifs de la symphonie, tout cela tombe très mal. Dans cet ordre d’idée, l’ajout à la dernière noire du premier mouvement du piano et de la... timbale (!) provoque le même malaise devant tant de démonstration : veut-on nous démontrer qu’il s’agit d’une pièce brillante, ou simplement que l’on a ajouté un piano dans la symphonie ?

L’interprétation de Denis Matsuev est efficace mais très en retrait : on peine à discerner à plusieurs reprises le son du piano malgré la place qui lui est laissée et le boulevard qui lui est offert, notamment dans le troisième mouvement : parce que ce boulevard (pianiste, vous êtes une petite et grande harmonie à vous seul) est trop grand ? La musique est parfois étrange : tant de pièces à caractère symphonique écrites pour le piano perdent toute leur puissance en étant orchestrées, et le piano contenant une partie d’orchestre préexistante ne parvient pas à convaincre davantage... Vladimir Spivakov, quant à lui, n’hésite pas à donner une inflexion sirupeuse à souhait au son de l’orchestre et laisse le Philharmonique de Radio-France assurer sans beaucoup de grâce, mais avec complaisance. On retiendra néanmoins la prestation impeccable des trompettes, le charme d’une clarinette basse (que Warenberg prive de son premier solo en confiant tout au cor anglais, idée fort incongrue) et deux bassons au-dessus de tout soupçon. Mais des interprètes pourront-ils un jour mieux faire sonner une pièce qui se veut une réplique formelle du Troisième Concerto à partir d’un matériau qui, malgré les coupures, raccourcis et compressions opérées, semble bien à l’étroit dans cette adaptation ? On peut légitimement en douter.

Les Danses symphoniques concluaient ce concert : après le concerto-symphonie transformé, voici la symphonie déguisée sans numéro, qui bénéficia par ailleurs d’une transcription redoutable pour deux pianistes par le compositeur. C’est une vaste fresque macabre en trois mouvements, qui fait appel à la sonorité d’un saxophone dans le premier mouvement, laisse la part belle aux trios de trompettes bouchées dans la valse du deuxième et dont le troisième se conclut sur un monumental coup de tam-tam. Entre temps, Rachmaninov aura cédé à ses sirènes morbides en déclinant le Dies Irae sous toutes ses formes.
C’est une partition que Vladimir Spivakov connaît bien et qu’il dirige souvent (nous nous souvenons entre autre d’un concert au Festival de Colmar). Mais voilà, il en fallait certainement un peu plus pour enflammer le Philharmonique de Radio-France qu’une battue régulière et quelques brusques sautes d’humeur. Lorsque l’on entend, par exemple, ce qu’Ashkenazy parvient à faire avec les mêmes Danses, on ne peut s’empêcher de penser que l’on peut obtenir un tout autre résultat et bien plus de folie. Et que dire de la si terrible dernière partie, avec sa redoutable partie de caisse claire, ses cuivres déchaînés et son xylophone difficilement oubliable ? Que l’on était en droit d’en attendre un peu plus ? D’avoir un véritable strigendo du tutti d’orchestre ? Hé bien, malheureusement oui, on était en droit d’avoir tout cela...

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- Paris.
- Salle Pleyel.
- 22 novembre 2008.
- Alexander Warenberg (né en 1952) : Concerto-Symphonie en mi mineur, d’après la Symphonie N°2 de Rachmaninov ; Sergeï Rachmaninov (1873-1943) : Danses Symphoniques, op. 45.
- Denis Matsuev, piano.
- Orchestre Philharmonique de Radio France.
- Vladimir Spivakov, direction.

Tous nos remerciements à M. Damien Degraeve, bibliothécaire de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, pour la mise à disposition de la partition du Concerto-Symphonie.






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