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The Cleveland Orchestra à Paris (2) : d’un continent à l’autre

vendredi 18 novembre 2011 par Thomas Rigail
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Franz Welser-Möst
© Don Snyder

Après Chicago et Philadelphie, ce deuxième concert du Cleveland Orchestra achève la valse de rentrée à Pleyel des orchestres américains. En dépit d’un pur programme de tournée, qui consiste à jouer un peu de tout et surtout n’importe quoi en espérant combler à peu près tout le monde, il donne un peu moins le change sur le plan du déploiement militaro-musical à l’américaine mais parvient à délivrer quelques beaux moments de musique.

On implorera le pardon de nos lecteurs pour n’avoir guère à dire sur ces concerts de tournée qui se ressemblent, symboles d’un savoir-faire à l’américaine dont les limites tiennent tout entières dans leur existence même : de ces vitrines de ce savoir-faire qui se glisse dans tous les versant d’un répertoire certes ici plus chichement choisi que les machines à succès post-romantiques habituelles (la Symphonie n°3 de Mendelssohn, l’austère Agon de Stravinsky, les Métamorphoses de Strauss plutôt qu’un poème symphonique – mais on garde un Boléro en réserve pour s’assurer un triomphe), on ne pourra guère espérer d’autre émotion que le frisson petit-bourgeois du confort technique. Ou, dans le cas qui nous occupe, peut être pas tout à fait : le Cleveland Orchestra n’affiche pas la domination instrumentale de ses collègues Chicago, Boston, Philadelphie, New York, Los Angeles, San Francisco… car si les cordes montrent un engagement perceptible et une discipline satisfaisante qui leur permettent de tenir en bon ordre la troisième symphonie de Mendelssohn, la petite harmonie apparaît d’une insignifiance assez surprenante. Tendant l’oreille et tentant d’outrepasser le volume des cordes et des cuivres d’une normalité assourdissante, nous entendrons un curieux bruissement tout au milieu de l’orchestre : oui ce sont bien les flûtes qui s’élancent dans leurs traits avec l’ardeur de phtisiques, c’est bien la clarinette solo qui s’embarque dans ces embardées souffreteuses comme un pilier de bar-mitzvah (nous nous déclarons innocent de l’image, un membre de l’impitoyable public de Pleyel l’ayant qualifié de « musicien de mariage juif » à l’entracte), ce sont bien les bassons qui traînassent avec l’enjouement d’un corbillard. Les conditions atmosphériques de Cleveland sont-elles donc telles qu’y respirer relève de la profession de foi ? Les timbres sont saturés de souffle et le jeu est, au mieux, pulmonaire. Le déséquilibre est continental entre des cordes qui ne faillissent guère sur la densité du geste et des bois inintelligibles, autant par leur absence dans la texture orchestrale que par leurs quelques échappées de maison de retraite, et ce déséquilibre ne semble pas tenir à la direction de Franz Welser-Möst mais bien à la physionomie de l’orchestre, qui se distingue nettement des orchestres américains sus-cités – ici c’est graisse sur les côtés et difficultés respiratoires au milieu.

C’est dans le Boléro final que cela sera le plus sensible. Débutant sur un pianissimo imperceptible de la caisse claire, touche des plus superflue considérant le joyeux désordre arrosé au haché de crescendo dynamique et à la pulsation de fin de soirée auquel le chef invite ensuite, il aligne dans sa première moitié les solos in the sky with diamonds : flûte qui semble jouer autre chose que la célébrissime mélodie, basson à la mise en place approximative, petite clarinette qui s’invite dans un chorus de jazz imaginaire… Les solos se disputent la mélodie plutôt qu’ils ne se l’échangent, chacun dans sa petite démonstration de caractère, façon guerre des loubard-charmeurs à la West Side Story. Les combinaisons de la suite sont une vraie auberge espagnole de timbres, ou peut être un vrai melting pot à l’américaine, c’est-à-dire tout le monde dans le même panier et vogue la galère, même si les incompatibilités sont patentes : ce boléro ne ressemble à aucun autre, et on le trouvera juif (la clarinette klezmer), hispano-américain (les pizz à la subtilité de mariachi) ou grec (la débâcle générale) mais certainement pas très français. Rien de crédible donc, mais le côté fin d’année scolaire pourra amuser. Franz Welser-Möst, en gentil maître d’école, regarde les musiciens s’ébrouer dans la cour de récréation en moulinant des bras.

Comme toutes les tournées des orchestres américains, l’œuvre contemporaine obligée du programme est une pièce du seul compositeur américain vivant, John Adams. En France, on a deux compositeurs, Pascal Dusapin et Bruno Mantovani, mais c’est parce que la France est un pays socialiste. Aux Etats-Unis, c’est peut être un effet secondaire de la crise ou une incongruité démographique, mais voilà, ils n’en ont qu’un. Enfin, c’est ce que les orchestres américains semblent penser – et certains européens aussi, du reste, et ils pensent aussi que ce compositeur est nul, mais c’est normal, un pays qui n’a même pas une œuvre digne de ce nom âgée de plus d’un siècle ne peut pas sérieusement prétendre écrire de la musique savante. Doctor Atomic Symphony de John Adams, donc, n’est pas une symphonie (il n’y a vraiment qu’un américain pour avoir le toupet d’appeler ça une symphonie), mais une suite tirée de l’opéra du même nom, qui conte l’histoire du projet Manhattan, mais cela, tout le monde le sait. Le monde se divise en trois catégories de personnes : ceux qui trouvent que l’opéra est une bien belle œuvre qui associe à un sujet fort une musique adaptée, et que la suite est un assemblage de moments disjoints qui détruit la logique dramatique de l’œuvre ; ceux qui trouvent que l’opéra est un pensum pseudo-humaniste grotesque, et que la musique passe beaucoup mieux dans la suite, délestée de ses oripeaux sentimentaux ; et ceux qui trouvent que les deux sont nuls parce que de toute façon tout ce qu’écrit John Adams est nul (et eux, ils creusent). Dans les faits, Doctor Atomic Symphony est du Adams récent, celui du minimalisme transfiguré en dramatisme narratif, où de gros rouages cuivrés tournent jusqu’à l’éclatement soporifique en emportant dans son chahut de belles phrases poétiques comme une vaste plaine sous le soleil couchant. Pas le meilleur Adams, mais aussi assez loin du pire. L’Orchestre de Cleveland, principalement parce que l’on n’entend absolument pas les bois (mais par chance, en dehors de quelques arabesques, ils n’ont rien d’important à jouer), se met à jouer dans l’ordre des démonstrations de force typiques des autres orchestres américains, et le fait avec un talent certain : les cuivres brillent, les cordes halètent un peu, c’est orchestré comme un hummer tuné et c’est du prêt-à-jouer pour défoncer les rues de Paris. Heureusement, l’interminablement cajoleur solo de trompette conclusif est tout à fait adorable.

La Symphonie n°3 de Mendelssohn donnée en première partie sera à l’opposé une respectable monstration de musique : s’il sera difficile d’en tirer un moment particulièrement avantageux pour l’orchestre ou une intelligente supérieure du texte, tout y est honorable à l’exception de certains solos de bois et de leurs moments de disparition soudaine (la coda du quatrième mouvement y perd beaucoup). Franz Welser-Möst affronte sobrement le propos et s’offre quelques transitions bien gérées dans le premier mouvement (le passage entre réexposition et coda, notamment), l’orchestre affiche un détail suffisant dans les tuttis et des cordes qui ne font pas dans l’art décoratif, le deuxième mouvement est bien en verve malgré des trompettes assez moyennes (avec les cors, elles laissent également une impression un peu vague du début de troisième mouvement), et le tout est enrobé dans une tranquille orthodoxie. La preuve que l’Orchestre de Cleveland peut faire autre chose que rouler des mécaniques.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 26 octobre 2011
- Felix Mendelssohn (1809-1847), Symphonie n° 3 en la mineur Op.56 « Ecossaise »
- John Adams (né en 1947), Doctor Atomic Symphony
- Maurice Ravel (1875-1937), Boléro
- The Cleveland Orchestra
- Franz Welser-Möst, direction






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