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Tetzlaff/Jurowski : travail et fantaisie

mercredi 30 mars 2011 par Philippe Houbert
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Christian Tetzlaff
© Alexandra Vosding

La venue au Théâtre des Champs-Elysées de Christian Tetzlaff et de Vladimir Jurowski était très attendue car, même si nous avons été loin d’apprécier toutes leurs prestations récentes, il s’agit incontestablement de musiciens passionnants, ayant toujours une approche pensée et structurée du répertoire à proposer au public. Et dieu sait si, en matière de cœur de répertoire, on pouvait difficilement faire plus « scie » que le Concerto pour violon de Beethoven et que la Symphonie n°4 de Brahms.

Le concerto de Beethoven est une œuvre fascinante. Archétypique de la période médiane, elle se fonde sur quelques éléments structurels très simples, tels que la pulsation initiale des timbales ou celle aux cordes dans le mouvement lent, laissant la place à une grande liberté formelle. Cette dualité structure-liberté fut admirablement rendue par le mariage très carpe et lapin qu’offrirent le violoniste et le chef. D’un côté, une liberté de ton, exprimée par des phrasés très amples, une prise de risque extrême dans les coups d’archet, un souci d’animer le chant et de ne pas tomber dans la vision apollinienne qu’affectionnent très souvent les interprètes de cette œuvre. Côté orchestral, un London Philharmonic Orchestra chauffé à blanc, avançant comme si de rien n’était sous la baguette inflexible de Vladimir Jurowski. En apparence donc, tous les ingrédients semblaient réunis pour nous donner une interprétation discontinue, désordonnée, mais, bien au contraire, les compères surent réunir leurs talents pour livrer une version engagée, au discours sans cesse relancé, certes quelquefois un peu bousculé et avec des intonations du soliste pas toujours parfaites, mais ces quelques réserves sont infimes en regard de la vision d’ensemble et des superbes moments que furent l’introduction orchestrale du premier mouvement, le développement avec l’extraordinaire première intervention de l’orchestre, le finale bondissant et léger comme un chant d’oiseau, et les surprenantes cadences adoptées par Christian Tetzlaff, issues de celles écrites par Beethoven pour la transcription qu’il fit de ce concerto pour le piano. Avec ses imperfections et ses contradictions de surface, ce concerto de Beethoven fut très supérieur aux autres standards du violon dont nous fûmes accablés cette année (du Brahms de Znajder-Davis au Dvorak de Kavakos-Chailly sans omettre l’horrible Tchaïkovski de Krylov avec le même Jurowski).

La seconde partie du concert voyait Vladimir Jurowski et le London Philharmonic Orchestra affronter l’un des chefs d’œuvres absolus du répertoire symphonique, la quatrième symphonie de Johannes Brahms. On connaît déjà le style d’interprétation de Jurowski dans Brahms au travers d’un double album du label LPO consacré aux deux premières symphonies : radicalité, refus de toute concession, extrême rigueur orchestrale. Ce qui nous avait beaucoup séduit dans la première, un peu chiffonné dans la deuxième, se retrouve intégralement dans la quatrième. Cette œuvre, comme la plupart des partitions du dernier Brahms, est formidablement ambiguë et peut souffrir d’une vision trop univoque. On regrettera donc ici un tempo un chouia trop lent dans l’Allegro non troppo initial, l’absence de charme viennois qui reste en arrière-plan de ce premier mouvement. Mais on reste émerveillé par la cohérence de l’ensemble, la discipline presque « mravinskienne » qui permet au mouvement initial de trouver son souffle en dépit de la petite réserve émise quant au tempo. On sera un peu plus critique sur le deuxième mouvement, Andante moderato, pris et terminé beaucoup trop lentement, au point qu’il nous a semblé que les cordes se sont laissées surprendre lors de leur entrée. C’est d’autant plus dommage que toute la partie centrale du mouvement fut magnifique de mise en place, respectant les contre-chants sans leur donner une place abusive.

L’Allegro giocoso est l’un des pires pièges qui existent pour les chefs. Cette bouffée de joie soudaine est trop souvent l’occasion de briller en demandant aux orchestres de jouer toutes voiles dehors, avec le risque, même chez les très grands, de plomber le rebond nécessaire. Rien de tel chez Jurowski ! Aucun débordement en termes de dynamique. Oui, certes, le « poco meno presto » pourrait être plus alangui, mais c’est tellement bien fait, tellement le reflet d’un immense travail avec l’orchestre. Impression encore plus virulente dans la passacaille finale qui convoque toutes les qualités potentielles d’un grand chef : sens de la construction, capacité à caractériser chaque variation tout en conservant la tension de l’ensemble, respect des dynamiques et des équilibres. Ce que Jurowski et le London Philharmonic réussirent dans ce mouvement s’inscrit sans problèmes comme une des plus belles choses entendues dans le répertoire symphonique cette saison. Le travail mené par Jurowski pour donner une personnalité propre au son de son orchestre est proprement impressionnante, bien loin du son lisse et impersonnel entendu dans trop d’orchestres. Regrettons qu’il faille désormais attendre juin 2012 pour les retrouver ensemble à Paris. Mais le train nous tend les bras …

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- Paris
- Théâtre des Champs-Elysées
- 21 mars 2011
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), Concerto pour violon et orchestre en Ré majeur Op.61
- Johannes Brahms (1833-1897), Symphonie n°4 en mi mineur Op.98
- Christian Tetzlaff, violon
- London Philharmonic Orchestra
- Vladimir Jurowski, direction











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