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Tancrède ressuscité à Tourcoing

mardi 8 décembre 2009 par Richard Letawe
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© Danielle Pierre

La première production lyrique de la saison de l’Atelier Lyrique de Tourcoing est dévolue au Tancredi de Rossini, donné à quatre reprises dans le Nord, puis une fois en version de concert le 16 décembre au Théâtre des Champs Elysées de Paris. La saison sera ensuite essentiellement occupée par la Trilogie Da Ponte de Mozart, dans une reprise de la célèbre production réglée par Pierre Constant.

Parmi les opéras seria de Rossini, Tancredi fait partie des plus souvent représentés. On n’arrive évidemment pas aux totaux astronomiques de représentations atteints par le Barbier de Séville et La Cenerentola, mais au moins cet opéra n’est-il pas aussi négligé qu’un Maometto secondo, qu’un Otello ou qu’une Ermione.

Le livret est basé sur le Tancrède de Voltaire. Toute l’histoire repose sur un mensonge, et sur le sentiment de trahison qui en résulte. Deux factions rivales de Syracuse se réconcilient pour sauver la Sicile de la menace causée par Solamir, l’envahisseur maure. Pour sceller cette alliance, Argirio cède la main de sa fille Aménaïde à son ancien ennemi Orbazzano, sans la consulter bien sûr. Or celle-ci aime Tancredi, prince proscrit, qui est sur le point de revenir sur l’île. Quand Aménaïde refuse d’épouser Orbazzano, celui-ci fait passer une des lettres d’amour de la jeune fille à son amant, qu’il a interceptée, pour un courrier adressé à Solimar. Toute l’assemblée est outrée par cette prétendue trahison, Tancrède lui-même assiste à la scène en secret. Aménaïde est condamnée à mort par son père, mais Tancrède, toujours incognito intervient pour stopper l’exécution. Il tue son rival, et s’enfuit, toujours persuadé de la trahison de la princesse, un duo entre les deux jeunes gens ne parvenant pas à dissiper ses doutes. Fou de douleur et de jalousie, il se lance dans la bataille pour libérer la Sicile, en revient victorieux mais blessé à mort. Enfin, il accepte alors d’entendre la vérité, Améaïde ne l’a pas trahi, et n’aime que lui. Il meurt apaisé… et puis non, il se redresse en pleine forme, et Argirio lui donne la couronne de Sicile et la main de sa fille [1].

La mise en scène de Jean-Philippe Delavault n’a pas de grande prétention, et pourtant, elle est à la fois sensible et intelligente. Le metteur en scène traite Tancredi comme ce qu’il est, un conte de fées, une chanson de geste, où stimuler l’imagination vaut mieux que de surcharger le plateau d’éléments descriptifs. La scène est donc très dépouillée, et les personnages font plutôt penser à des être féeriques, personnages de BD ou marionnettes, qu’à des humains véritables. Le patibulaire Orbazzano, méchant typique, est particulièrement convaincant dans cette optique, avec son casque en forme de tête de dragon, ses mouvements reptiliens, et cette façon qu’il a de faire claquer sa cape à tout va, comme s’il agitait ses ailes.

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© Danielle Pierre

Tancredi et Aménaïde sont évidemment plus humains, et acquièrent de l’épaisseur au il du déroulement de l’action- on ne traverse pas ces épreuves sans en être changé (c’est en particulier le cas de la jeune fille, dont l’apparente frivolité laisse place à la gravité)- mais gardent quand même pleinement leur nature de prince et princesse de conte de fées.

Comme d’habitude à Tourcoing, la distribution est dans l’ensemble très bien choisie. Dans le petit rôle de Ruggiero, ami et confident de Tancrède, Valérie Yeng Seng est très honorable, nettement plus à l’aise que dans le rôle plus exposé et plus aigu de Dora dans la Créole ici-même la saison dernière. Gemma Coma Alabert, aux graves très sûrs et à la justesse parfaite donne également toute satisfaction en Isaura, la confidente d’Aménaïde.

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© Danielle Pierre

Christian Helmer [2] est une belle découverte en Obrazzano : beau timbre, majestueux legato, une voix peu vibrée, et surtout un style très sobre, sans jamais céder à la tentation de l’effet facile. Filippo Adami en Argirio est un peu moins en verve : la voix est chevrotante au début, et manque d’ampleur. Il acquiert un peu d’assurance et de fermeté par la suite, sans être très marquant.

Nora Gubisch est un excellent Tancrède, très en voix, au timbre somptueux, à la technique largement suffisante pour dominer le rôle. Cependant, scéniquement, elle apparaît légèrement trop bravache, singeant la virilité, ce qui influence son chant, qui devient un peu trop rude et guttural. L’éclat et la vaillance sont là, la passion également, manque juste un zeste de charme pour que cette incarnation soit parfaitement convaincante.

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© Danielle Pierre

Elena de la Merced est une superbe Aménaïde, en nets progrès par rapport à ce qu’elle avait fait dans Ciro in Babilonia il y a presque deux ans. Le timbre est fruité et lumineux, les aigus superbes, et les vocalises sont pleines d’assurance et d’élégance. Elle aborde son premier air prudemment, mais fraîche, généreuse et passionnée, elle réalise ensuite un véritable festival.

Malgré un quelques duretés dans le jeu des cordes et quelques solos peu affirmés, la Grande Ecurie et la Chambre du Roy réalise une prestation plutôt correcte. A sa tête, Jean-Claude Malgoire livre une direction fougueuse et efficace, qui va à l’essentiel, et traduit bien la vigueur et la légèreté rossinienne (on pense par exemple à l’excitant final du I, à la progression dramatique impeccable).

Prochain rendez-vous à l’Atelier Lyrique de Tourcoing : les 22 et 23 janvier au Musée des beaux Arts, avec « diable » un récital autour du surnaturel en musique par le baryton Bernard Deletré.

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- Tourcoing
- Théâtre municipal Raymond Devos
- 04 décembre 2009
- Gioacchino Rossini (1732-1868), Tancredi. Opera seria en deux actes. Livret de Gaetano Rossi d’après Voltaire.
- Mise en scène, Jean-Philippe Delavault ; Chorégraphie et assistante à la mise en scène, Natalie van Parys ; Décors, Jean-François Gobert ; Costumes, Lili Kendaka ; Lumières, Guido Levi ; Maquillages, coiffure, Elisabeth Delesalle ; Chefs de chant, Nicolas Chesneau, Benoît Hartoin
- Tancredi, Nora Gubisch ; Amenaide, Elena de la Merced ; Argirio, Filippo Adami ; Orbazzano, Christian Helmer ; Isaura, Gemma Coma Alabert ; Roggiero, Valérie Yeng Seng
- Ensemble Vocal de l’Atelier Lyrique de Tourcoing
- La Grande Ecurie et la Chambre du Roy
- Jean-Claude Malgoire, direction

[1Cette production combine en fait les deux finales : la version tragique, composée par Rossini à l’origine, mais qui heurtait les convenances de l’époque, et la version heureuse, que Rossini dut ajouter avant la première.

[2que notre confrère Cyril Brun avait déjà remarqué lors d’un Cosi fan tutte à Antibes






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