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Symphonie pastorale à l’Opéra Comique

jeudi 9 février 2012 par Philippe Houbert
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Ana Quintans, Amore ; David Tricou, Apollo
© Pierre Grosbois

Saperlipopette ! Qui eût dit que cette première production en France de l’Egisto de Cavalli allait déchaîner les passions au point de voir armes verbales sortir et s’affronter comme « au plus beau temps » ? Certain blog n’hésite pas, dans le ridicule des mots, à parler de « spectacle de l’extrême-droite culturelle » ! A quelle nouvelle bataille d’Hernani du pauvre essaie-t-on de nous inviter ? Et si on laissait les a priori, les jalousies, les minables querelles de chapelle au vestiaire, pour ne parler que d’un spectacle, d’une rare beauté visuelle, d’une profondeur théâtrale sans doute trop subtile pour certains, d’une réalisation musicale, certes perfectible, mais si rare à Paris ?

Né en 1602, année de la création de l’Euridice de Caccini, premier opéra de l’histoire, et mort en 1676, quatre jours après la création de l’Atys de Lully : voilà des bornes vitales qui marquent leur homme ! Cavalli est bien plus que « le chaînon manquant de l’histoire de l’opéra vénitien, entre Monteverdi et Vivaldi » -tarte-à-la-crème ressassée jusqu’à plus soif. Il est simplement le compositeur ayant réussi à pérenniser l’opéra comme genre de théâtre public et, par son influence, à avoir rayonné dans toute l’Europe de son temps. Egisto, créé à Venise à l’automne 1643, fit rapidement le tour de la péninsule et obtint un tel succès que l’on pensa longtemps que cette œuvre fut le premier opéra donné en France. Jusqu’à la découverte récente qu’il s’agissait d’un autre Egisto, signé Mazzocchi et Marazzoli, d’un intérêt musical bien moindre, que la production Corréas-Monory nous fit découvrir à l’automne dernier. Si les premières œuvres théâtrales de Cavalli sont encore empreintes du style de l’opéra de cour, avec de longs récitatifs, les sujets traités par le vénitien vont rapidement évoluer du mythologique à l’historique, avec l’exposition de sentiments plus humains. L’Egisto se situe à cette frontière, nous présentant un parfait équilibre entre un livret remarquablement écrit et une profusion mélodique faisant encore la place à un récitatif d’une rare expressivité. Rien que pour la découverte de cette formidable alchimie, les critiques sachant écouter devraient rendre les armes et remercier l’Opéra-comique et le tandem Lazar-Dumestre de nous l’avoir exposée.

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Anders J. Dahlin, Lidio ; Isabelle Druet, Climene
© Pierre Grosbois

« MAÎTRE DE MUSIQUE.— Allons, avancez. Il faut vous figurer qu’ils sont habillés en bergers. MONSIEUR JOURDAIN.— Pourquoi toujours des bergers ? On ne voit que cela partout. MAÎTRE À DANSER.— Lorsqu’on a des personnes à faire parler en musique, il faut bien que pour la vraisemblance on donne dans la bergerie. Le chant a été de tout temps affecté aux bergers ; et il n’est guère naturel en dialogue, que des princes ou des bourgeois chantent leurs passions. (I, 2) »

Est-ce le souvenir de cette citation du Bourgeois gentilhomme qui a résonné dans les oreilles de Benjamin Lazar et de Vincent Dumestre dans le choix de l’œuvre mais, effectivement, les quatre personnages principaux, Egisto, Climene, Lidio et Clori sont bergères et bergers, même si l’intrigue semble largement s’inspirer des malheurs du Roland furieux de l’Arioste. L’atmosphère est pastorale. Mais cette ambiance bucolique est perturbée par des personnages allégoriques (Nuit et Aurore dans le prologue, Volupté, Beauté et Heures, plus tard), mythologiques (Amour, Vénus et Apollon) et mythiques (Phèdre, Sémélé, Didon), ainsi que la traditionnelle vieille servante qui essaie de tirer quelque morale d’événements qui la dépassent quelque peu. L’intrigue d’Egisto repose donc sur l’interférence entre une double relation amoureuse contrariée (Clori a abandonné Egisto pour Lidio, lui-même traitre à son amour pour Climene) et le dérèglement psychologique que cette situation va avoir, notamment au deuxième acte, sur Egisto. Ce dernier, protégé d’Apollon, bénéficiera de son intervention auprès d’Amour.

Pour camper cet univers, Benjamin Lazar et sa décoratrice Adeline Caron, optent pour un dispositif à la fois très simple et reflétant l’imbroglio des situations. Un temple idyllique mais envahi par la végétation, comme si quelque chose s’était brisé en amont (il y a un petit côté Ring wagnérien dans ces références et rappels d’événements qui se sont déroulés avant le lever du rideau), deux étages (celui du bas pour les humains, celui du haut principalement pour les divinités), une structure tournante qui permet de modifier les angles de vue et de créer une ambiance quasi asphyxiante de labyrinthe auquel seul le dérèglement mental pourra offrir une porte de sortie. Un éclairage désormais traditionnel à la bougie met en valeur les sublimes costumes conçus par Alain Blanchot et ajoute à l’ambiance caravagesque d’un univers fait de beauté immuable mais qu’un petit rien pourrait faire basculer. La direction d’acteurs est remarquable, la gestuelle baroque, très allégée en regard de Cadmus et Hermione, ne gêne aucunement la fluidité des mouvements et du débit. L’univers bucolique resserré par ces colonnes multiples met les personnages en confrontations directes et fréquentes, et la force de la mise en scène naît de la répétition de ces situations qui obligent les protagonistes à se dévoiler. En cela, on peut dire qu’il y a un peu de Chéreau chez Lazar, un Chéreau jamais aussi à l’aise que lorsqu’il s’agit de réduire les espaces pour mettre les personnages à nu. Oui, la partie scénique de ce spectacle est d’une beauté renversante, mais à aucun moment cette splendeur ne nous amène à oublier la dynamique théâtrale.

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© Pierre Grosbois

Ce que Vincent Dumestre obtient de ses musiciens du Poème Harmonique est en parfaite osmose avec la scène : qualité instrumentale, pulsation permanente (Dumestre dirige en tenant l’une des parties de théorbe), douceur des cordes et des flûtes. Nous sommes loin des options plus amples adoptées par René Jacobs dans ses réalisations des opéras de Cavalli mais la vision du Poème Harmonique nous semble en parfaite adéquation avec le climat général de l’œuvre et de la mise en scène.

Nous serons moins complètement élogieux à l’égard de la distribution vocale. Evacuons de suite ce qui nous est apparu comme les deux points faibles de la soirée, qui touchent en plus deux artistes que nous apprécions beaucoup par ailleurs. Serge Goubioud, impeccable en Nuit du prologue, nous parût bien mal à l’aise avec Dema, la vieille servante. Puisque Vincent Dumestre privilégie l’esprit de troupe (on louera cette volonté tout en craignant que son systématisme le conduise à quelques erreurs), nous estimons qu’un Jean-François Lombard eût été une meilleure Dema. Fatigue passagère ? Isabelle Druet, dont nous suivons le développement de carrière avec enthousiasme, fut une Climene aux aigus trop tendus, au vibrato trop intense. N’est ce pas là une erreur de distribution, le recitativo cantando de Cavalli requérant des qualités autres que celles qu’Isabelle Druet sut démontrer dans Lully et dans le répertoire mélodique. Mais quelle actrice !

A ces deux réserves près, nous ne pouvons que nous incliner devant une formidable et très homogène distribution. Claire Lefilliâtre incarna une Clori hautaine et insensible (jusqu’à la révélation finale), coquette et égoïste, avec le charme qu’on lui connaît. Le professionnalisme de cette artiste lui permit de surmonter les difficultés du rôle en regard des capacités de sa voix (idéalement, il faudrait sans doute une voix un peu plus souple). Le trio masculin sortit grand triomphateur : Hipparco (frère de Climene et autre amoureux de Clori), matamore sympathique, vit un Cyril Auvity des grands jours, avec une projection et une technique qui ravissent toujours les mélomanes baroques ; Anders Dahlin, le Cadmus tant admiré par sa diction, donna un magnifique Lidio, lui aussi insouciant des malheurs d’autrui, avec une aisance dans les aigus assez confondante ; quant à Marc Maullion, il faut tout simplement bouleversant d’émotion, stupéfiant de technique avec un art du recitativo cantando et une flexibilité dans le débit que peu peuvent lui envier aujourd’hui. Chanter Caccini à la perfection, ça aide évidemment pour ce répertoire !

Tous les petits rôles trouvèrent leurs justes interprètes, avec une mention spéciale pour l’admirable Ana Quintans dans ses multiples rôles, dont un Amour bien adorable, et Mélodie Ruvio en Vénus.

Un spectacle qui fait honneur à l’Opéra Comique et qui laisse espérer quelques autres belles aventures orchestrées par le duo Lazar-Dumestre.

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- Paris
- Opéra Comique
- 03 février 2012
- Pier Francesco Cavalli (1602-1676), Egisto, favola drammatica musicale en un prologue et trois actes, sur un livret de Giovanni Faustini
- Mise en scène, Benjamin Lazar ; décors, Adeline Caron ; costumes, Alain Blanchot ; lumières, Christophe Naillet ; maquillage et coiffures, Mathilde Benmoussa
- Egisto, Marc Mauillon ; Lidio, Anders J. Dahlin ; Clori, Claire Lefilliâtre ; Climene, Isabelle Druet ; Hipparco, Cyril Auvity ; Aurora, Amore, Prima Hora, Ana Quintans ; Notte, Deman Serge Goubioud ; Didone, Voluptia, Luciana Mancini ; Hero, Bellezza, Caroline Meng ; Semele, Cinea, Mariana Flores ; Fedra, Venere, Mélodi Rivio ; Apollo, David Tricou
- Le Poème Harmonique,
- Vincent Dumestre, direction musicale et artistique






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