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Splendide Théodora !

jeudi 12 novembre 2009 par Philippe Houbert
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Paul McCreesh
© Pierre Brye

Avec une Jephta remarquable par le même Paul McCreesh en fin de saison dernière, et une très belle Susanna dirigée par William Christie, la salle Pleyel aura rendu en quelques mois un magnifique hommage à l’une des plus belles séries musicales de l’histoire, pourtant trop méconnue en France, les derniers oratorios de Haendel, avec son avant-dernière œuvre, Theodora.

Composée entre le 28 juin et 31 juillet 1749, Theodora ne recueillit que peu de succès puisqu’elle ne fut donnée qu’à trois reprises lors de la création. Il est difficile d’interpréter, avec notre code des valeurs du début de XXIème siècle, les raisons d’un tel insuccès mais on peut émettre quelques hypothèses. Tout d’abord, un fait historique : la région londonienne connaissait à l’époque quelques légers tremblements de terre et on peut imaginer que ce contexte se prêtait peu à des sorties au spectacle. Ensuite, Haendel rompait avec la longue série d’oratorios tirés de la Bible. Son librettiste, Thomas Morell s’est inspiré autant d’une pièce de Pierre Corneille que d’un roman historique moralisateur de Robert Boyle, The Martyrdom of Theodora and of Didymus.

L’action se déroule au début du IVème siècle et relate l’histoire assez simple du martyre d’une jeune princesse d’Antioche et de l’officier romain Didymus, de leurs chastes amours et de leur inébranlable foi face aux menaces croissantes et à l’infamie que représentait pour l’héroïne le fait d’être d’abord destinée au lupanar romain. Ce côté moralisateur, jusqu’à l’acceptation de l’idée de suicide par Théodora (II,2), n’a pu que surprendre une société plus habituée aux grands oratorios bibliques (de Israël en Egypte au Messie, de Belshazzar à Judas Macchabée).

L’œuvre est centrée sur le cheminement spirituel de quelques personnages fortement caractérisés par la musique. Au préfet despotique Valens, une musique monolithique dépeignant la fureur, les menaces, la joie sadique : « Go, my faithful soldier » (I,1) ; « Racks, gibbets, sword and fire » (I,1) ; « Wide spread his name » (II,1) ; “Cease, ye slaves” (III, 5). A Septimus, officier romain fidèle à ses dieux (I,2) mais accessible à la pitié (II,3), une musique élégante, souple, volontiers virtuose. Pour Didymus qui prône la liberté de conscience (I,2), une musique mêlant recueillement et fébrilité : « Kind Heav’n » (I,6), « Sweet rose and lily » (II,5) ; jusqu’à l’élégie de l’air final « Streams of pleasure » (III,6) se transformant en duo avec Theodora. Pour cette dernière, c’est le renoncement au monde qui baigne sa musique : « Fond flatt’ring world » (I,3), le sublime air en fa dièse mineur avec accompagnement « largo e staccato » « On that I on wings could rise » (II,2) ; même l’air relatant son évasion du lupanar « When sunk in anguish and despair » (III,2) est en sol mineur.

Est-ce le souvenir de l’extraordinaire et très regrettée Lorraine Hunt-Lieberson qui plane encore dans notre tête, mais notre préférence est toujours allée pour le rôle d’Irène, l’amie de Theodora, et dont la foi illumine tout le groupe chrétien : (I,3) ; l’ardente prière à l’accompagnement saisissant « Lord, to thee each night and day » (III,1) ; et jusqu’à la joie du martyre célébrée en do mineur « New scenes of joy » (III,3).

Les chœurs occupent une place moindre que dans Israel in Egypt ou Solomon et illustrent, sans manichéisme outrancier, l’opposition entre les romains – auxquels sont dévolus des chœurs simples et très richement orchestrés – et les chrétiens aux ensembles plus austères et fortement contrapuntiques.

Ce chef d’œuvre avait connu de beaux créateurs avec Giulia Frasi en Theodora, Caterina Galli en Irène et le grand castrat Gaetano Guadagni en Didymus. La salle Pleyel nous offrit, en ce 5 octobre, une bien belle distribution réunie autour de Paul McCreesh.

Dans le rôle-titre, Renata Pokupic sembla avoir du mal à chauffer sa voix mais le grand air du deuxième acte fut délivré avec une magnifique ampleur tout en respectant la retenue d’un personnage déjà ailleurs. Toute cette scène fut rendue avec une rare émotion ainsi que le duo final avec Didymus.

Anna Stephany fut une très grande Irène, au timbre chaud, tour à tour sombre et cuivré, au service d’un engagement rare par rapport au texte. Simon Kirkbride incarna un Valens évitant la caricature du méchant, d’une rare beauté de timbre, formidable dans les airs du premier acte comme dans la fureur exprimée au troisième.

John Mark Ainsley fut le ténor que l’on a pris l’habitude de connaître toutes ces dernières années, au disque comme au concert : une diction de rêve, une agilité technique sans la moindre apparence d’effort, tout en respectant l’expressivité. Un formidable Septimus !

Enfin, pour compléter cette très belle distribution, il fallait un grand Didymus. Iestyn Davies sut l’être, malgré une très légère réserve personnelle quant à la beauté du timbre. Mais l’homogénéité de ce dernier, la souplesse des phrasés jusque dans les plus périlleuses vocalises, et la saine théâtralité mise au service du texte, constituèrent de brillantes caractéristiques pour un chanteur que nous découvrions ce soir-là.

Mais, comme pour Jephta en juin dernier, le grand maître d’œuvre fut incontestablement Paul McCreesh, quasiment inégalable dans ce répertoire, sachant rendre à cette partition tout ce qu’elle peut receler en termes de diversité de sentiments : de la douceur à la fureur, du recueillement à la joie sauvage. Sans cesse en éveil, à l’écoute et au service des chanteurs, sachant allier détails et ensembles. Un modèle du genre dans ce type de musique, avec, il faut quand même le dire, le très bel instrument que forment les Gabrieli Consort and Players. Remercions la salle Pleyel pour avoir su, en trois soirées de juin et octobre 2009, donner au public parisien (malheureusement trop clairsemé ce 5 octobre) les trois derniers chefs d’œuvre de Haendel.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 05 octobre 2009
- Georg Friedrich Haendel (1685-1759), Theodora, oratorio en 3 actes sur un livret de Thomas Morell
- Theodora, Renata Pokupic, mezzo-soprano ; Irène, Anna Stephany, mezzo-soprano ; Septimus, John Mark Ainsley, ténor ; Didymus, Iestyn Davies, contre-ténor ; Valens, Simon Kirkbride, basse
- Gabrieli Consort and Players
- Paul McCreesh, direction











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