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Sokolov, le roi face à l’histoire

mercredi 17 juin 2009 par Vincent Haegele
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Grigory Sokolov
© Raphaël Rippinger

Grigory Sokolov face à Beethoven et Schubert : rien de neuf sous la lumière des salles de concert, ou plutôt l’assurance d’un grand moment de musique, avec de la tempérance, des tempi mûrement pesés, une forme musicale savamment ciselée au gré d’inspirations qui oscillent entre génie incroyable et tendance au surjeu. De surjeu, il n’y en a guère eu ce soir-là à la Maison de la Culture d’Amiens, tout juste l’impression raisonnable que la Sonate Gastein est décidément un sommet de complexité que la seule humilité ne suffit pas à dépasser

Beethoven faisait déjà du Beethoven en 1795, lorsqu’il couchait sur le papier sa sonate pour pianoforte n°2 en La majeur. Une fresque en quatre mouvements aux allures de symphonie déguisée, voilà ce qu’imaginait le compositeur de Bonn, d’une complexité thématique assez virtuose et d’une difficulté technique surpassant déjà les derniers chefs-d’œuvre de Haydn, le musicien dont il pouvait se sentir alors le plus proche. Mais de formules « alla Haydn », d’aimables digressions à l’humour raffiné, point ici. Beethoven construit avec rigueur un développement s’étalant sur quatre mouvements et tourne son regard vers des horizons inexplorés. Ce regard, Sokolov l’a peut-être croisé à plusieurs reprises ce soir où il met à son programme pour la dernière fois de la saison deux sonates de Beethoven, la deuxième et la treizième aux allures de fantaisie. Deux univers somme toute peu antagonistes mais requérant une force de concentration peu commune. Sokolov, fidèle à ses habitudes, les enchaîne par ailleurs sans attendre et s’efforce de créer des ponts, avec plus ou moins de bonheur.

Le premier mouvement de la Sonate n°2 est d’une solidité à toute épreuve et a le mérite, entre autre et pour ne citer ce détail que par pure perversion, de respecter l’intégralité des reprises. Le propos de Sokolov est de nier les quelques aspects spectaculaires qui pouvaient subsister dans le mouvement et de gommer la prétendue brillance du jeune Beethoven. Pour le moins que l’on puisse dire, son argumentaire, allié à une technique de fer, est convaincant. Convaincant son deuxième mouvement, d’une douceur crépusculaire, bien que le caractère appassionato soit relativement et volontairement placé en retrait. Convaincants les Scherzo et Rondo, joués à tempi plus ou moins équivalents, avec délicatesse et peut-être un soupçon de prudence, tant le pianiste semble déterminé à éviter toute faute de goût. Et c’est peut-être cette prudence qui fait éprouver le sentiment d’uniformité entre le premier et le dernier mouvement. Et voilà peut-être le moindre défaut que l’on pourrait suspecter dans cette démonstration de musicalité.

De ce fait, infiniment plus réussie se trouve être la fameuse Sonate n°13 connue sous le nom de « quasi una fantasia ». L’astuce étant bien sûr de rendre le caractère de « fantasia » de la pièce. Et de la part de Sokolov, on est en droit d’attendre cette part d’improvisation raisonnée née de l’imagination de Beethoven. Là aussi, satisfecit complet pour ce qui concerne la lente gradation qui mène à la section arpégée. On pourrait parler de colère contenue, de rage diffuse savamment entretenue, laquelle parvient à préparer non une explosion mais un Adagio con espressione tout simplement bouleversant. L’auditeur, qu’il soit familier ou non des manies de Sokolov, ne peut manquer de s’étonner de cette lecture qui respecte certes les canons habituels du pianiste, mais qui laisse une large part à une sorte de rigueur fantaisiste ; les oxymores et les paradoxes n’ont jamais effrayé le pianiste, coutumier des tempi à contrepied, qui a fini par créer une sorte de surprise permanente autour de son jeu. Et si dans le cas de cette sonate-fantaisie, il ne tient que peu à surprendre, il joue simplement le jeu de la séduction, en accentuant le caractère expressif de l’Adagio et les brusques changements d’atmosphère du Final.

La particularité de l’organisation systématique des récitals de Sokolov en demi-programmes semestriels se chevauchant rend toutefois l’exercice critique délicat. Ainsi, notre collègue Théo Belaud exprime des réserves quant au point de vue étayé plus haut et penche pour une lecture infiniment plus réussie de la Deuxième sonate par rapport à la Quasi Fantaisie. Ayant eu l’occasion d’entendre Sokolov dans la même partie beethovénienne lors du récital rituel au TCE de novembre dernier, il était possible de recourir à des comparaisons. La Deuxième sonate a ainsi considérablement progressé par rapport à sa récente mouture parisienne, le mouvement lent en particulier ; tandis que Sokolov ne parvenait pas à hisser le niveau de la Quasi Fantaisie vers celui des grandes figures du passé, auxquelles nous sommes pratiquement obligés de faire référence en l’évoquant, surtout dans un programme ou les références quasi exclusives sont Grinberg, Guilels et Richter ! On était en droit d’entendre plus de chant, surtout lorsque l’on connaît ses capacités à créer quelque chose qui aille au-delà d’une simple ligne, soutenue, certes, mais peu marquante. La partie Mozart que Sokolov vient d’abandonner au profit de Schubert est déjà, si l’on en croit Théo Bélaud, installée dans la grande histoire du piano. Pas évident que ce soit le cas de ces Beethoven ; et pour Schubert, alors ?

On pourrait penser que ces deux sonates de Beethoven étaient là avant tout pour préparer l’arrivée (attendue avec impatience) de la Sonate Gastein de Schubert, peut-être la plus difficile de ce répertoire particulier, du moins l’une des plus exigeantes en termes de concentration et de sérénité. Sereine est sa tonalité en Ré Majeur, un Ré Majeur non triomphaliste mais porteur d’autorité, de charme et malgré tout de quelques incertitudes, un temps mises à nu lors de l’apparition des relatives mineures. L’écriture n’a pas la densité de la Wanderer Fantasie, mais ne porte pas encore les traces de l’austérité quasi monacale de la D.959. Sokolov ne manque pas de souligner cet aspect transitionnel dans l’écriture de Schubert, lui qui opte pour des tempi délibérément modérés et d’une intelligence dont peu de pianistes peuvent se prévaloir. Et de fait, sa lecture du Final, quasi crépusculaire, est un enchantement, une implacable leçon de technique pianistique, un régal de fluidité et d’articulation. On ne manquera pas de signaler, une fois encore, qu’une main qui rebondit sur le clavier avec élasticité produit infiniment plus d’effet qu’un poignet crispé. Autre monde, autre école de piano, mais décidément, l’on ne s’y trompera pas, c’est justement cette école et cette technique qui pourra prétendre, devant l’histoire (pour employer de grands mots), défendre ce qui s’appelle encore le répertoire.

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- Amiens.
- Maison de la Culture.
- 2 juin 2009.
- Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°2 en la majeur, op. 2/2 ; Sonate n°13 en mi bémol majeur, op. 27/1 ; Franz Schubert (1797-1828) : Sonate n°17 enmajeur, D. 850.
- Grigory Sokolov, piano.











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