ClassiqueInfo.com



Slava Kiselev, Jie Yuan et Ilya Rashkovskiy à la Salle Cortot

jeudi 19 février 2009 par Théo Bélaud
JPEG - 10.3 ko
Viacheslav Kiselev
© Ben Stechschulte / Redux

Nous attendions le bel espoir russe (mais espoir depuis un peu longtemps) qu’est Ilya Rashkovskiy au tournant après ses prestations un peu décevantes du concours Animato. Entre deux autres pianistes aux réussites très diverses, et dans une soirée sur laquelle a plané toute la soirée l’ombre des grands anciens russes, on est encore resté sur sa faim, pour un mardi d’Animato finalement moins gratifiant que celui de la semaine précédente.

Ce qu’il conviendrait d’appeler la longue attente d’Ilya Rashkovskiy a commencé en 2001 au Concours Long-Thibaud, quand l’intéressé, alors âgé de dix-sept ans, remportait le second prix - avec le concerto de Tchaïkovski, en laissant présager, sous réserve de renforcement physique et technique, un vrai pianiste russe de grande tradition, au grand style et au grand son. Ce répertoire comme celui qu’il s’est attaché à présenter cette année (Après une Lecture du Dante, Variations Paganini, Deuxième Sonate de Rachmaninov), continue de caractériser sa carte de visite en ce sens. On ne peut pas vraiment dire que depuis 2001 sa carrière ait connu de bond en avant phénoménal : tout juste l’a-t-on vu promu accompagnateur de Valery Sokolov, lequel lui préfère apparemment maintenant David Fray - ce qui est très inquiétant, surtout pour Sokolov. Pour autant, pas d’installation durable dans les très grandes salles, pas de collaboration discographique solide qui soit parvenue à notre connaissance. Un énième exemple de crise du passage à l’âge adulte, qui touche tant de jeunes pianistes doués ? Notre collègue Frédéric Pottier nous assure qu’il jouait mieux il y a sept ans... Quoiqu’il en soit, quelque chose cloche dans son exécution des montagnes sacrées romantiques, et ce quelque chose a essentiellement trait à la technique, dont il est effectivement douteux qu’elle se soit affermie avec les années. Son sens de l’intensité par l’architecture comme sa sonorité restent cependant plus appréciable que quantité de pianistes plus établis, mais il est probable que l’on pourrait en dire autant de dizaines de ses compatriotes passés par les canaux nationaux de formation - Rashkovskiy est passé directement de Novossibirsk à Hambourg, grâce à la bourse de la fondation Rostropovitch, et il n’est pas certain que ce fut un cadeau... Et, c’est là une chose certaine, son pianisme apparaît nettement moins prometteur que celui des deux meilleurs rejetons d’Animato, les italiens Mariangela Vacatello etFederico Colli.

Sera-t-il jamais lauréat du Concours Tchaïkovski ? C’est décidément peu probable. Le goût de la grande geste épique, sans doute l’a-t-il pourtant. Il aimerait, on l’imagine, jouer ses Études Symphoniques dans la droite ligne des plus grands de ses interprètes, Sofronitski, Neuhaus, Richter, Cherkassky, et l’inatteignable Gilels. Chose à laquelle il semble déjà bien difficile de prétendre pour des aînés du calibre de Pletnev ou Matsuev. C’est en fait un curieux alliage de présomption et de manque d’ambition qui marque le jeu de Rashkovskiy, dès le thème, pris posément et en majesté, mais sans l’ampleur sonore attendue. La suite souffrira de l’intégration presque toujours superflue de variations posthumes. Les cinq premières restaient cependant enchainées dans l’ordre, avec quelques bonnes choses, mais davantage dans l’esprit que dans la réalisation - et c’est trop souvent le cas avec ce pianiste, malheureusement : léger manque d’assurance rythmique dans l’étude I, difficulté à contrôler le son dans la recherche d’intensité à la main droite dans la II, main droite approximative dans la III, timidité dans les accents dans la variation de cette dernière, même manque d’assurance et donc de grâce dans la IV...et les reprises sautant les unes après les autres. Le panache faisait beaucoup pour maintenir l’attention ensuite (var. VII et IX), y compris dans le finale, avec des efforts réellement touchants de bonne volonté pour assumer la dimension orchestrale des épisodes de développement en en caractérisant chaque étage polyphonique : sans vraiment y parvenir, mais au moins ne pouvait-on lui reprocher de tricher, comme pour tant de pianistes ici qui cherchent à contourner l’obstacle. Rashkovskiy ne cherche nullement à contourner la Toccata non plus (ce qui est possible, en mettant des accents partout, par exemple), et s’y lance avec une forme de naïveté confondante, alors que, de toute évidence, la monstrueuse difficulté de la partition est totalement hors de sa portée (nous parlons bien de cette œuvre improbable dont Schumann a du modifier la tonalité pour qu’elle soit à peu près jouable, et qu’à notre connaissance seuls Richter, Gilels et Egorov ont correctement réussie) : c’est évident dès la première syncope à la main gauche, et pour tout le reste (à l’exception des redoutables octaves par cinq, qui lui vont bien). Curieuse façon, inconsciente peut-être, de clore une prestation qui aurait pu rester sur un relatif sentiment d’optimisme avec les Études Symphoniques...

Au-delà de la ressemblance physique assez frappante, la plus belle évolution que l’on peut souhaiter à Rashkovskiy serait de devenir un petit Lugansky, compensant ses relatives limites techniques et de sonorité par la culture des qualités vocales et de tenue de la ligne expressive : sur l’ensemble de ce que nous l’avons entendu produire, ce ne devrait pas lui être totalement impossible ; mais la route reste très longue, même pour un pianiste qui pourrait en remplacer avantageusement tant d’autres sur les grandes scènes mondiales. Car il faut bien, hélas, replacer les choses dans leur relativité : juste avant lui, le pianiste chinois Jie Yuan avait laissé le champ ouvert en livrant une prestation parfaitement calamiteuse, à tous points de vue. Une sonorité encore plus pénible à subir que celle des pires pianistes français (car criarde en plus d’être faible et forcée), une articulation gluante pour agrémenter les maniérismes totalement écervelés de son jeu (que les Variations ABEGG ont paru longues), et une incapacité absolument totale à mettre de la continuité entre les éléments thématiques quand ceux-ci s’enchainent à profusion : suite de notes parfaitement inaudible dans la Deuxième de Scriabin, qui y faisait regretter sa compatrioteYuja Wang, qui au moins possède une virtuosité un peu plus crédible, puis suite de séquences inarticulées les unes aux autres dans les Trois Mouvements de Petrouchka, avec un finale dont l’audition faisait physiquement souffrir face à une telle conjonction de non-sens interprétatif et de laideur pianistique, et qui montrait en fin de compte les limites de la fausse virtuosité formée à la chinoise, c’est-à-dire à la va-vite. Un contraste à peu près absolu avec la fort bonne surprise constituée par le trop court programme de Slava Kiselev, perfectible mais diablement intéressant.

Des trois pianistes entendus ce soir là, Kiselev présentait de très loin le plus beau piano, et même l’un des deux ou trois plus beaux proposés à la Salle Cortot depuis le début de l’année. Difficile d’en apprendre beaucoup sur le jeune homme, si ce n’est que... lui nous vient bien du Conservatoire de Moscou ! Lui non plus ne craint nullement de faire les présentations avec une ouverture de programme parfaitement gilelsienne, une Sonate-toccata de Scarlatti ne manquant pas d’allure, en tous cas certainement pas d’assurance et de force d’articulation. Du Scarlatti techniquement inattaquable, franchement, on n’entend pas cela tous les jours : la même avec un peu plus de retenue dynamique eût été idéale. Idéal, l’imposant quatrième des 24 Préludes et Fugues de Chostakovitch n’était lui vraiment pas loin de l’être : Kiselev y osait les tempos larges, l’extrême solennité, s’appuyant sur un vrai piano de bronze, avec des basses impressionnantes et un contrôle harmonique plus qu’appréciable. Mais surtout, une autorité de conduite certes encore perfectible, mais incomparablement supérieure dans la fugue à tout ce qui allait suivre au cours de la soirée. Dans le moment musical en ut majeur de Rachmaninov, Kiselev jouait cette fois trop de sa seule puissance, certes toujours sans brutalité en conservant l’harmonie de chaque accord, mais au détriment de la souplesse dans la conduite mélodique - et transformant bizarrement l’oeuvre en une sorte de... super-toccata de Schumann, voire de Prokofiev, d’ailleurs. Mais qu’importe : voilà un pianiste qu’il faudra réentendre au plus vite, qui en plus d’être doué et manifestement bien formé, possède les atouts que la nature à refusé à Rashkovskiy : une vraie bonne main, ronde, puissante et potelée, dans la continuité d’une morphologie intégralement à l’avantage du beau et grand piano. Le choix n’est pas systématiquement exclusif entre cela et les beaux et grands jeunes hommes, mais pas loin, sans doute...

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris.
- Salle Cortot.
- 27 janvier 2009.
- Domenico Scarlatti (1685-1758) : Sonate-toccata enmineur, K. 141 ; Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Prélude et Fugue en mi mineur, op. 87 n°4 ; Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Moment Musical en ut majeur, op. 16 n°6 (a). Robert Schumann (1810-1856) : Variations sur le nom ABEGG, op. 1 ; Alexander Scriabin (1872-1915) : Sonate n°2 op. 19 ; Igor Stravinsky (1882-1971) : Trois Mouvements de Petrouchka (b). Robert Schumann : Études Symphoniques, op. 13 ; Toccata, op. 7 (c).
- Slava Kiselev, piano (a).
- Jie Yuan, piano (b).
- Ilya Rashkovskiy, piano (c).











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 804077

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Récitals   ?    |    Les sites syndiqués OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License