Siegfried à l’Opéra du Rhin

- Mime, Wotan Acte I
- Photo Alain Kaiser Opera national du Rhin 2008
Pour cette deuxième journée du Ring strasbourgeois, le metteur en scène David McVicar nous a gratifié d’un Siegfried qui ne trahit en rien la notion de Gesamtkunstwerk voulu par Wagner, tant la profusion des différents arts mis à contribution sur la scène était palpable et donnait effectivement un sens au concept de spectacle total. Au-delà de la simple richesse musicale et littéraire que recèle la tétralogie, le travail minutieux qui a été révélé dans le jeu d’une distribution très pertinente dans son ensemble, tant sur le point de vue vocal que dans le geste théâtral, aura œuvré toute la soirée au service du fait épique qui constitue la trame de ce monument lyrique.
Ainsi, dès le premier acte, outre un début gâché par une salle qui peine à faire silence complet dans le murmure du prélude, on est frappé par la richesse et la minutie du décor, qui présage à juste titre une mise en scène détaillée, souvent fondée du reste sur le rapport du chanteur avec son environnement scénique, mais également avec pléthore d’accessoires, le tout dans un réalisme très poussé. La forge du nain Mime a été ainsi conçue avec un niveau de détail époustouflant, et progressivement cet espace s’anime au fil de l’acte pour parvenir à des effets de soufflerie, de travail du métal à chaud, et de trempe de l’acier savamment orchestrés. En arrière-plan s’entremêlent les branchages aiguisés d’une forêt de la plus pure septentrionale des mythologies, et qui constitue du reste le cadre du second acte.
Le personnage de Mime trouve un interprète de choix en la personne de Colin Judson (qu’il incarnait déjà il y a deux ans ici même dans Das Rheingold). Trépignant, inlassablement nerveux, rongé par la convoitise, mais surtout burlesque, c’est une réelle performance d’acteur que nous propose ce dernier. A ses côtés, le contraste avec un Siegfried assuré et vaillant n’en est que grandi. Le ténor Lance Ryan – qui fait ici ses débuts à l’Opéra du Rhin - à qui échoit ce rôle se montre aussi convaincant dans son jeu scénique que dans sa maîtrise vocale, qui ne souffrira guère que d’une légère baisse de régime dans le milieu du troisième acte. Il n’en demeure pas moins que les épineux échanges entre le nain et son rejeton adoptif sont délectables. A nouveau, la clairvoyance et l’inventivité de la mise en scène y sont pour beaucoup, dans la mesure où l’action ne verse jamais dans le statisme, mais utilise au contraire chaque cellule de la demeure de Mime comme le point de départ de dynamiques étudiées. Les personnages y prennent une part toute entière, puisque la petite taille de Mime est astucieusement suggérée par les postures agenouillées ou accroupies du nain, tantôt par terre, tantôt sur un plateau mobile suspendu. On regrettera juste que Colin Judson ait été quelque peu absorbé dans la masse sonore, d’autant plus que son timbre assurément aigre et nasillard pour la circonstance parachevait l’immersion dans le rôle. Il en résulte hélas un certain effacement dans la troisième scène, et malgré un investissement gigantesque, on est rivé sur Siegfried qui dégage alors une puissance vocale plus que conséquente. L’apparition de Wotan en voyageur complète la galerie restreinte des personnages du premier acte. C’est le baryton Jason Howard qui effectue ici une prise de rôle intéressante. Parvenant à mettre successivement en avant au fil des actes la solennité du personnage et son inaptitude totale à avoir prise sur les évènements, il illustre bien le Wotan dont le déclin extérieur nourrit la sagesse intérieure. Sa prestation globale manquant ceci dit de franchise et d’affirmation nous laisse un peu sur notre faim.

- Wotan, Mime Acte I
- Photo Alain Kaiser Opera national du Rhin 2008
Le deuxième acte peut s’engager sous les meilleures auspices, si ce n’est des débuts un peu brouillons du Philharmonique de Strasbourg, qui s’il ne s’était pas avéré transcendant dans le premier acte, aura eu le mérite d’assurer avec rigueur et efficacité son rôle. Profitons-en à ce titre pour rendre hommage à la direction musicale de Claus Peter Flor, qui parvient à articuler avec minutie le discours instrumental en fosse au foisonnement vocal et théâtral sur scène. Faisant preuve d’engagement tout au long de l’opéra, il n’échappe pas à ce passage à vide généralisé, heureusement de courte durée et qui ne doit pour autant pas minimiser l’entrée louable d’Oleg Bryjak en Alberich aiguisé par la convoitise de l’anneau jalousement gardé par le dragon Fafner … au point qu’il en fasse même un peu trop et se laisse facilement surprendre vocalement dans sa virulence. Les scènes suivantes deviennent quant à elles prétexte au développement de tableaux beaucoup plus oniriques. La forêt a ainsi évolué depuis le premier acte. Plus oppressante et resserrée, elle se fait sombre, et laisse poindre la lueur de l’antre de Fafner (Jyrki Korhonen). Ce dernier est sujet à une représentation originale dans la scène du terrassement, sous forme de créature à six pattes démesurées aux dents étincelantes et acérées et dont la similitude avec quelque araignée géante est frappante. Là encore, le parti pris scénique est fort, et la cinématique extrêmement pointue, puisque les coups de pattes de l’insecte, mû par une huitaine de figurants, viennent poinçonner le sol avec fracas jusqu’au plus près de la fosse. Mervyn Millar signe ici la conception des marionnettes, dans la continuité de son travail pour Die Walküre l’an dernier. Fafner en tant que géant, n’échappe lui non plus à ces délices costumiers. On en oublierait presque de mentionner la très attendue sonnerie de Siegfried qui précède tout ce flot artistique. Le cor solo Jérôme Hanar s’y montre impeccable et même raffiné, au point que l’on peine presque à y retrouver la hardiesse du jeune Siegfried d’une insouciance naïve. Un soupçon d’attaque supplémentaire eût effectivement sublimé cette intervention, qui reste soit dit en passant infiniment meilleure que l’intermède dégoulinant précédant le combat entre Siegfried et Fafner, où le bêlement des violons et l’instabilité des bois n’ont pas réellement mis à l’honneur l’orchestre en l’absence de voix. Enfin pour son ultime apparition, le duo Alberich/Mime s’est livré dans une querelle de nains particulièrement inspirée. On ne pourrait omettre dans ce second acte de mentionner le chant cristallin de la jeune soprane Malia Bendi Merad en Waldvogel, rôle qui complétait le socle du développement onirique dans la mise en scène du second acte.

- Fafner, Siegfried Acte II
- Photo Alain Kaiser Opera national du Rhin 2008
Au lever du rideau au troisième acte, le dépouillement progressif du décor progresse encore d’un cran. Tel Orphée aux portes de l’Enfer, Siegfried se trouvera confronté à un monolithe imposant, qui s’ouvrira progressivement sur le rocher flamboyant où Brünnhilde sommeille. Dans le dialogue entre Wotan et Erda, la contralto Alexandra Kloose incarne une divinité aussi ambivalente que Wotan, entre le mystique charisme qui lui est inhérent et une certaine vulnérabilité à la sollicitation du voyageur impatient dont la science s’avère désormais lacunaire. Cette mise en faiblesse d’Erda peut prêter à discussion, puisqu’elle entre dans une certaine mesure en contradiction avec la tenue de ses propos, ce qui n’enlève toutefois rien à la prestation de Kloose qui était déjà de la partie dans Das Rheingold. Notre Siegfried, Lance Ryan incarne quant à lui dans ce troisième acte, de façon encore plus flagrante le jeune héros romantique version gros sabots, qui à l’issue d’un (bref) parcours initiatique, va découvrir d’autres réjouissances que la chasse à l’arc et d’autres compagnies que celle des oiseaux sylvestres. Aussi, on ne dira jamais assez à quel point ce dernier acte est différent du reste de l’opéra, tant dans le dessin musical qui a vu s’écouler quelques bonnes années depuis les deux actes précédents (encore qu’il n’échappe pas à la continuité des leitmotive) que dans la progression narrative associée à l’apparition des figures féminines pour la première fois depuis le début de l’œuvre et à la disparition d’une grande partie des protagonistes précédents. On pourra ainsi aisément mettre la relative sobriété de la mise en scène de cet acte sur le compte de cette différenciation, argument insuffisant en revanche pour justifier un Siegfried soudain poussif, excusable certes au vu de l’exigence physique de ce rôle, d’autant plus qu’il fera preuve d’un beau sursaut dans les dernières pages. De menus manques de concentration se font également ressentir dans la fosse, même si globalement l’orchestre s’en tire plutôt bien, notamment grâce à Claus Peter Flor qui a maîtrisé son sujet. Enfin, Jeanne-Michèle Charbonnet reprend pour la dernière scène le rôle de Brünnhilde à l’instar de l’an passé dans Die Walküre, et apporte un nouveau souffle attendu et appréciable.

- Siegfried, Brünnhilde Acte III
- Photo Alain Kaiser Opera national du Rhin 2008
En définitive, cette production de Siegfried, dans la continuité de ce Ring proposé par David McVicar, aura été remarquable sur le plan scénique, sans chercher aucunement à transposer l’action hors de son contexte mythologique, mais en exploitant simplement l’atmosphère du conte pour développer toutes les possibilités imaginatives qui s’y construisent. On retiendra également une distribution globalement taillée à la mesure de rôles à fortes personnalités, et une direction musicale rigoureuse et investie au service d’un Philharmonique de Strasbourg qui à défaut de prodiges a répondu présent. On attendra quoiqu’il en soit avec une bienveillante curiosité la suite et fin du Ring l’an prochain à l’Opéra du Rhin.
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Strasbourg
Opéra du Rhin
30 janvier 2009
Richard Wagner (1813-1883), Siegfried
Mise en scène, David McVicar ; Décors et costumes, Rae Smith ; Lumières, Paule Constable ; Chorégraphie, Andrew George ; Conception des marionnettes, Mervyn Millar ; Responsable vols et déplacements, David Greeves
Siegfried, Lance Ryan ; Mime, Colin Judson ; Wanderer, Jason Howard ; Alberich, Oleg Bryjak ; Fafner, Jyrki Korhonen ; Erda, Alexandra Kloose ;
Brünnhilde, Jeanne-Michèle Charbonnet ; Waldvogel, Malia Bendi Merad ; Grane ; David Greeves
Orchestre philharmonique de Strasbourg
Claus Peter Flor, direction

