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Siegfried à l’Opéra de Paris

vendredi 4 mars 2011 par Karine Boulanger
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Torsten Kerl (Siegfried)
© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Les volets du Ring confié à l’équipe de Günther Krämer se suivent et ne se ressemblent pas : après un Or du Rhin oscillant entre nationalisme et revendications prolétariennes, une Walkyrie manquant singulièrement d’unité, ce Siegfried a le mérite de proposer une lecture cohérente et plus sobre que le prologue et la journée précédente.

Le premier acte joue sur le côté décalé avec un Mime transformé en petit grillon du foyer, jardinier dans l’âme, cultivant ses plantes, des plus communes aux plus illicites. Siegfried, quant à lui, est dans une phase délicate, en pleine crise d’adolescence. Le Wanderer apparaît en clochard avant de révéler, avec sa véritable identité, un costume des plus scintillants. L’ensemble fonctionne, les traits d’humour passent, mais cette vision gomme les aspérités des paroles et des actions : dans un monde aussi proche du nôtre, où la télévision trône dans le salon, comment croire à la candeur du héros, à la méchanceté absolue de Mime ? Le spectateur n’a en effet sous les yeux qu’une famille monoparentale, avec ce que cela suppose de tensions, mais aussi une évidente complicité entre Mime et le rejeton des Wälsungen. Ce Siegfried manque de rébellion et Mime de violence : on en vient presque à être surpris que le nain fabrique le poison et veuille envoyer son fiston à une mort certaine.

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Torsten Kerl (Siegfried) et Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Mime)
© Charles Duprat / Opéra national de Paris

Le second acte, en revanche, est plus prenant : sombre, avec les légions de Fafner traversant le plateau pendant le prélude, mais aussi onirique avec la forêt représentée sur des toiles peintes mouvantes. La délicate question du dragon est évacuée intelligemment : Fafner arrive porté sur son trône par ses troupes. L’oiseau cependant est représenté sous les traits d’un jeune garçon, tandis que la soprano chante en coulisse. La solution n’est pas nouvelle et n’est pas sans rappeler celle employée par Jossi Wieler et Sergio Morabito à Stuttgart.

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Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Mime)
© Charles Duprat / Opéra national de Paris

Le troisième acte est aussi le plus réussi, après une scène initiale située dans une immense bibliothèque où les Nornes semblent prendre connaissance des moindres faits survenant. On regrette (comme cela avait été le cas au cours du troisième acte de la Walkyrie, d’ailleurs), le baisser de rideau, nécessaire cependant pour permettre le changement de décor entre la chute de Wotan et le réveil de Brünnhilde. La walkyrie est allongée au milieu du gigantesque escalier menant au Walhalla, rescapé de la fin du Rheingold. A bonne distance prennent place dieux et héros, qui graviront les marches aux dernières mesures, accompagnés de Wotan, tandis que Brünnhilde et Siegfried descendront vers le monde mortel. Très réussie visuellement, baignant dans une lumière orangée de plus en plus vive, cette dernière scène est certainement la plus réussie.

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© Charles Duprat / Opéra national de Paris

Cette deuxième journée de l’Anneau du Nibelung dispose d’une pléiade de chanteurs faisant honneur à leur rôle, et en tout premier lieu Torsten Kerl qui endossait pour la première fois le rôle du héros wagnérien. Il est évident que la voix, malgré ses nombreuses qualités, se perd quelque peu dans l’immensité de la salle de l’Opéra Bastille et il est probable que les spectateurs du second balcon n’auront peut-être pas pu percevoir tout l’éventail de nuances du chanteur. La voix, encore ductile, aux aigus aisés, se joue des pièges du rôle et en premier lieu de sa longueur, ne trahissant guère de signe de fatigue au cours de la représentation ou à la fin de l’opéra. Les parties les plus éclatantes (« Notung ! Notung ! Neidliches Schwert ! », acte I) ne prennent pas le chanteur au dépourvu, assurant les aigus forte sans tension. Le portrait dressé par l’interprète, est-ce lié à la mise en scène ?, reste trop lisse au premier acte, malgré un émouvant « So starb meine Mutter an mir ? » (acte I). Du reste, la poésie ou la tristesse semblent les émotions que le chanteur paraît le mieux traduire : l’aspect bravache du second acte (mais aussi dans la seconde scène du troisième acte) passe ainsi au second plan et l’auditeur garde avant tout le souvenir d’une belle interprétation des regrets du héros (« Aber, wie sah meine Mutter wohl aus ? », acte II). L’ultime scène du troisième acte, expose cependant le manque d’ampleur de la voix par rapport à celle de sa partenaire, malgré le soutien sans faille de Philippe Jordan, particulièrement attentif à ses chanteurs.

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Juha Uusitalo (Der Wanderer) et Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Mime)
© Charles Duprat / Opéra national de Paris

Wolfgang Ablinger-Sperrhacke est un Mime bien chantant, peut-être trop même, tant le personnage semble manquer de relief, de couardise et de hargne au premier acte (scène du Wanderer). L’interprète retrouve pourtant ses marques avec une fin de premier acte délirante à souhait, des qualités comiques indéniables (fin de l’acte II), mais veillant aussi à traduire toute la mesquinerie et le calcul du frère d’Alberich (scène avec Alberich, acte II). Juha Uusitalo s’impose en Wanderer avec une voix franchissant sans peine la barrière de l’orchestre malgré des premières mesures assez ternes (début de la scène du Wanderer, acte I), heureusement rectifiées pour exhiber une voix veloutée au beau mordant (questions du Wanderer, acte I). L’interprète a indéniablement la stature du rôle et affirme son autorité dans les deux premières scènes du troisième acte, face à Erda, puis Siegfried.

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© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Katarina Dalayman réussit le pari de retrouver le rôle de Brünnhilde, sensiblement plus haut et tendu que dans le volet précédent. La voix très ample bouge un peu, mais dispose de bons graves et d’aigus forte assurés. La chanteuse sait être émouvante et traduit bien l’évolution du personnage, depuis la jeune fille guerrière de la Walkyrie, à la femme mortelle éveillée par Siegfried. Dalayman interprète un beau « Ewig war ich », presque piano, avec un remarquable legato, recouvrant vaillance et aplomb pour les dernières mesures.

Les rôles secondaires étaient dans l’ensemble bien tenus, que ce soit l’Erda au beau contralto de Qiu Lin Zhang, l’oiseau aérien de Elena Tsallagova ou encore l’Alberich expressif mais à la voix usée de Peter Sidhom. Dans le rôle de Fafner enfin, Stephen Milling a fait valoir une voix à la puissance impressionnante.

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Juha Uusitalo (Der Wanderer) et Qiu Lin Zhang (Erda)
© Charles Duprat / Opéra national de Paris

A la tête de l’Orchestre de l’Opéra, Philippe Jordan se montre comme à son habitude extrêmement attentif aux chanteurs, mais n’évite pas le piège de trop forcer le trait, d’appuyer les effets, alourdissant la partition (dernière scène de l’acte I, combat de Siegfried et Fafner, acte II). Le premier acte, annoncé pourtant par une belle ouverture, manque de contrastes et l’équilibre des pupitres est parfois rompu (cordes noyées par les cuivres et les timbales), un problème évident encore au troisième acte dès l’ouverture. Le troisième acte est cependant le sommet de la soirée, avec une transition délicate entre la seconde et la troisième scène, une tension grandissante vers la conclusion de l’œuvre, malgré quelques entrées brutales des cors et des vents.

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Torsten Kerl (Siegfried) et Katarina Dalayman (Brünnhilde)
© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Scéniquement et musicalement plus abouti que les deux volets précédents, ce Siegfried laisse bien augurer de la troisième journée de la Tétralogie programmée en juin prochain.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 01 mars 2011
- Richard Wagner (1813-1883),Siegfried, opéra en trois actes, deuxième journée du Festival scénique l’Anneau du Nibelung
- Mise en scène, Günther Krämer ; décors, Jürgen Bäckmann ; costumes, Falk Bauer ; lumières, Diego Leetz ; chorégraphie, Otto Pichler
- Siegfried, Torsten Kerl ; Mime, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke ; Wanderer, Juha Uusitalo ; Alberich, Peter Sidhom ; Fafner, Stephen Milling ; Erda, Qiu Lin Zhang ; Oiseau, Elena Tsallagova ; Brünnhilde, Katarina Dalayman
- Orchestre de l’Opéra national de Paris
- Philippe Jordan, direction






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