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Sergueï et Lusine Katchatryan : une affaire à suivre

lundi 11 mai 2009 par Théo Bélaud
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Sergei et Lusine Katchatryan
DR

Au vu, peut-être à cause, du programme assez insensé présenté par Sergueï Katchatryan et sa sœur Lusine, il était difficile de croire à un grand récital. Certes, on ne saurait en faire le plus grand moment chambriste de la saison, mais pour avoir ainsi réussi à insuffler nombre de fulgurances interprétatives avec autant d’assurance face aux chefs d’œuvres des « trois B », il ne fait guère de doute que ce drôle de couple a de l’avenir.

L’aplomb peut bien être l’apanage des plaisantins autant que des grands. La proposition consistant à faire de la Partita en ré mineur l’apéritif d’un récital de violon et piano relève pourtant assez franchement de l’inconscience, et lorsque Sergueï Katchatryan en attaque l’allemande, on n’y croit guère davantage : la sonorité du jeune arménien n’a rien, de prime abord, d’exceptionnel, en tous cas en matière de densité comme de projection. Et pourtant, il y a rapidement quelque chose d’assez spécial qui perce au travers de cette relative insuffisance de puissance. Si les intonations de la courante manquent encore quelque peu d’autorité, la sarabande installe avec davantage de clarté une manière dont la force de conduite s’impose petit à petit, jouant sur ses propres fragilité avec subtilité, sans aucune affèterie, recherchant une sorte de parlé-chanté violonistique du meilleur effet. On ne savait pas encore que ce serait la marque de fabrique de la quasi totalité du récital. Une manière étonnante et singulière, pas tout à fait à même cependant de tenir absolument de bout en bout la chaconne... mais tout de même. Les tempos y sont plutôt retenus, mais Katchatryan ne montre pas une seconde de velléités solennelles qui viendraient mettre en difficulté son type d’intensité : de même que dans la suite du programme, il montre plutôt un don tout à fait rare et surprenant pour le décanté, mais le décanté tenu, sans tunnels ni franches chutes de tension. La battue ne varie donc pas vraiment d’une variation à l’autre, mais est fluctuante en son propre sein : la nuance importe, car il ne s’agit d’un cliché de Bach romantisé, au sens d’un rubato convenu venant souligner le jeu à la corde, mais d’un véritable rubato de l’intérieur des phrases, particulièrement intelligent dans la variation majeure, tenue comme en une seule expiration. Et si Katachatryan n’est pas du genre de ceux qui font passer leur violon pour un pupitre d’orchestre romantique, sa domination de l’échelle dynamique n’en est pas moins remarquable, dans la mesure où il peut faire partir celle-ci de plus bas.

Pour ce qui est du duo familial, mentionnons de suite pour mieux en faire abstraction la grande et permanente frustration que représentait l’ouverture minimale du couvercle du clavier. Choix parfaitement injustifiable, pour au moins deux raisons : d’une part, Lusine Katchatryan, si elle a très certainement des qualités de variété sonore assez rares, n’est pas exactement un monstre de puissance ; d’autre part, si la préoccupation du frère et de la sœur est ici de préserver une intimité générale de ton, et ce étant donné que le premier n’a aucun mal à créer de la tension sans jamais hausser le ton, il y a une solution beaucoup plus musicalement honnête et naturelle : que la seconde fasse exactement la même chose. Et tout cela, sans parler d’une généralité encore bien plus importante : un piano, un vrai, c’est ouvert, sinon cela ne sonne pas. Démonstration évidente, parmi tant d’autres, dans l’exposé du deuxième mouvement de la Sonate en sol majeur de Brahms, à la densité expressive et harmonique contrainte, étouffée. Quel dommage, car ce qu’offrent les Katchatryan ici est des plus remarquable. On n’aurait pas parié grand’chose sur l’aptitude d’interprètes aussi jeunes à tenir avec autant d’intelligence la grande ligne d’une œuvre parmi les plus inaccessibles du répertoire. Et quand le violon y parvient ici, c’est dans la quasi totalité des cas tout seul, la partie de piano étant la plus épouvantablement exigeante que Brahms ait composée dans son catalogue de chambre, après la seconde sonate pour violoncelle. Lusine Katchatryan, nonobstant donc son instrument camisolé, surprend presque de bout en bout, y compris dans le terrible finale qu’elle parvient presque à rendre entièrement intelligible en dépit de l’absence forcée de résonance de son registre grave, et par conséquent des rappels obstinés du motif principal. Quant à son frère, il confirme tout le meilleur qu’il était possible d’attendre après son Bach : ce raffinement de ton si rare, qui permet notamment d’user de sophistication dans les phrases mineures du troisième mouvement sans paraitre affecté ni emprunté - la même remarque valant pour la réexposition de l’adagio, ou de la longue phrase un poco calando dans la dernière section du premier mouvement. Alors, certes : une certaine idée de ce que peut être une grande sol majeur de Brahms interdit de crier au génie, ne serait-ce que parce que cela supposerait d’avoir un génie au piano. Mais il y en avait bien assez pour gagner notre sympathie.

Pour ce qui est de la franche admiration, la seconde partie s’en chargeait, ce qui était presque plus inattendu : non que la Kreutzer nous semble être une œuvre plus imposante que les deux premières du programme, loin s’en faut. Elle relève plutôt de la catégorie de celles dont on ne sait plus que faire au disque comme au concert, et que l’on ne sait peut-être même plus comment écouter. Elle est une sorte de trappe ouverte au désenchantement des interprètes, dans laquelle est régulièrement déversé l’ennui des auditeurs - voir celle donnée par Vadim Repine il y a quelques mois. Quand l’illusion est créée, elle ne dépasse généralement pas le stade du premier mouvement, quand celui-ci est joué à toute blinde et avec des dynamiques body-buildées : une fois le thème et variation entamé, l’usage urbain veut que l’on se tienne de regarder sa montre. La solution ? L’inverse, quand on a le feu sacré des Katchatryan. Se payer le luxe d’un premier mouvement certes presto dans l’esprit et presque dans la lettre, mais évacuant tout volontarisme dramatique et toute course à l’abîme théâtral : le pari, gagné, est de maintenir la continuité dans la fusion des duettistes, notamment dans le legato, au lieu de l’extraire de leur lutte. Un gain notable de cette option et de préserver le piano des habituelles duretés et autres inélégances qui y sont souvent entendues. Soit dit en passant, le finale relève exactement de la même description. Mais là n’est pas le meilleur, ni le plus essentiel. C’est bien le deuxième mouvement de la Kreutzer que l’on a magnifiquement redécouvert à ce récital, et pour cette seule révélation, il faut tirer bien bas son chapeau. S’il est très probablement impossible de jouer ces variations comme une œuvre à variations, allant d’un point défini à un autre encore plus défini, et définitif, il est donc possible de les jouer à l’ancienne, et d’en assumer la collecte de divertissements distingués. La grande ligne est impossible, faisons en fi : soit, mais il faut une drôle de classe pour le faire sans trivialité, y compris en jouant sur la trivialité. Au vu de l’incroyable quatrième variation, on sait que ces deux là peuvent peut-être s’approprier la marque de la classe absolue, qui est de donner dans la plus grande sophistication de la façon la plus simple et désarmante.

Un duo à réentendre au plus vite. Piano ouvert.

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- Paris.
- Théâtre des Champs Elysées.
- 31 mars 2009.
- Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Partita pour violon seul enmineur, BWV 1004 ; Johannes Brahms (1833-1897) : Sonate pour violon et piano n°1 en sol majeur, op. 78 ; Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour violon et piano n°9 en la majeur, op. 47.
- Sergueï Katchatryan, violon.
- Lusine Katchatryan, piano.






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