ClassiqueInfo.com



Semyon Bychkov, Denis Matsuev et le Chamber Orchestra of Europe à l’assaut du premier concerto de Chostakovitch

jeudi 28 mai 2009 par Carlos Tinoco
JPEG - 23.6 ko
Semyon Bychkov
© Sheila Rocks

Le concerto n°1 pour piano de Chostakovitch est très exigeant : il y faut, pour le pianiste, une technique très sûre et une intelligence musicale supérieure. Composé en 1933, il se situe à un tournant de l’histoire du compositeur et mêle des univers très différents. Il appelle un humour pince-sans rire, sous peine de ne pouvoir l’ajuster avec le lyrisme postromantique qui irrigue l’œuvre, et qui doit, lui aussi, être un peu distancié.

Denis Matsuev possède toutes les qualités pianistiques requises. Il est de cette tradition russe de lions du clavier. On pense à Emil Guilels, en le voyant et en l’entendant. Les graves sont puissants sans être durs, l’interprète entre littéralement dans l’instrument et la profondeur du jeu n’exclut pas une agilité digitale qui permet des accélérations vertigineuses et une grande palette de couleurs. Il y avait, notamment dans le premier mouvement et dans le finale, des moments grisants. Nous serons plus réservés sur le traitement des passages lyriques et sur le deuxième mouvement. Non que Matsuev soit incapable de délicatesse ; les phrases, prises isolément, sont splendides. Mais, à force de rubatos, d’étirement du discours et d’abandon total à son lyrisme, c’est la cohésion de l’ensemble qu’il met en péril. C’était encore plus net au concert de la Cité de la Musique que sur son enregistrement réalisé avec Yuri Temirkanov. On peut admirer chaque détail tout en considérant que la démarche est erronée. La partition donne alors l’impression de se disloquer en une somme d’éclats jouissifs mais mal collés ensemble. La prestation de Matsuev, parfois phénoménale, ne nous fera pas oublier Martha Argerich dans ce répertoire.

L’accompagnement de l’Orchestre de Chambre de l’Europe (superbe Nicholas Thompson à la trompette) dirigé par Semyon Bychkov était pourtant irréprochable. Il ne fallait pas y chercher les forces telluriques que d’autres formations peuvent y solliciter, mais la clarté des pupitres, la vivacité des interventions et l’écoute du soliste par le chef étaient évidentes. L’ironie et le mordant étaient rendus par des cuivres en pleine forme et conduits de main de maître par un Bychkov soucieux d’exposer chaque détail de la partition.

Des qualités qui avaient déjà admirablement servi, en début de programme, le Tombeau de Couperin, de Ravel. Un prélude tendre et rêveur, une Forlane à la fois bucolique et très dansante où la transparence des sonorités donnait à l’OCE des allures d’orchestre français à son meilleur, un menuet tout en délicatesse, emmené par le hautbois royal de François Leleux et un Rigaudon en forme de songe, tout était presque parfait. Mais il manquait dans tout cela un mystère ; lors des interventions dissonantes des flutes ou de la clarinette, nous n’entendions que la légère stridence d’un chant d’oiseau, pas l’avertissement lugubre, qui, sous la baguette de certains chefs, vient nous rappeler furtivement le paradoxe de cette œuvre, promenade néoclassique certes, mais composée pour la mort, au front, des amis de Ravel.

Le concert se terminait par la symphonie n° 3 « Ecossaise », de Mendelssohn. Un choix de programme intelligent puisque confrontant trois œuvres qui ont en commun un univers mélangé : lyrique, bucolique, et espiègle. La encore, la direction précise de Semyon Bychkov et la souplesse avec laquelle l’OCE l’ont suivi faisaient mouche. Très beau déploiement du thème initial, très convaincante tempête wagnérienne à la fin du premier mouvement, un scherzo lumineux, un mouvement lent frémissant et un finale rondement mené. Pourquoi l’ivresse ne fut-elle pas totale ? Cela ne tient pas à l’orchestre, frôlant constamment l’excellence, ni au caractère classique de l’interprétation, tant elle fut menée avec intelligence et finesse. La direction de Bychkov a beaucoup de qualités, et notamment le fait de ne pas mélanger sûreté du geste et ostentation. Mais elle pêche du côté de la maîtrise du rythme. Rien de rédhibitoire, rien qui choque. Seulement une très infime imprécision dans la tenue du tempo où se perd souvent la tension que l’ensemble de ses autres qualités avait créée. Un presque rien qui a le pouvoir de retenir la fièvre. Dommage…

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Cité de la Musique
- 27 mai 2009
- Maurice Ravel (1875-1937), Le Tombeau de Couperin
- Dmitri Chostakovitch (1906-1975), Concerto pour piano n°1 en ut mineur Op.35
- Felix Mendelssohn (1809-1847), Symphonie n°3 en la mineur « Ecossaise » Op.56
- Denis Matsuev, piano
- Chamber Orchestra of Europe
- Semyon Bychkov, direction











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 551384

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique symphonique   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License