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Sarah Lavaud, petit résumé de piano

mardi 18 novembre 2008 par Théo Bélaud
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Sarah Lavaud DR

Entendre, comme le permet gratuitement Radio France, des jeunes interprètes dans un cadre relativement intime et informel, et donc décontracté, peut-être un bon révélateur de talents. Il est d’ailleurs très possible que Sarah Lavaud en soit, parmi d’autres, une démonstration. Mais c’est aussi l’occasion d’observer, dans des conditions meilleures que dans les grandes salles de concerts, l’interprétation pianistique sous toutes ses énigmes et ses paradoxes. A cet égard surtout, son récital au studio Sacha Guitry était des plus intéressants.

Une observation générale quasi immédiate : Sarah Lavaud n’est pas une caricature de jeune (et jolie, dans tous les sens du terme) pianiste française jouant avec ses doigts. Ce qui est une bonne nouvelle pour une interprète qui présente un premier programme discographique Janáček. Elle a des qualités de sonorité à revendre - l’enseignement de Rena Shereshevskaya ? - et, on l’espère, à cultiver, car de toutes les qualités purement pianistiques, c’est celle qui a toujours la plus grande marge de progression, sans doute. Et de fait, les Janáček ouvrant son récital faisaient une bonne impression d’ensemble. Plus particulièrement, les deux pièces extraites de Dans les Brumes, pourtant plus exigeantes que les deux tirées de Sur un Sentier Recouvert - mais ce genre de phénomène est des plus banal. La sonorité est assez riche et la simplification impressionniste est soigneusement évitée. Une Feuille envolée présente des qualités similaires, mais avec un léger volontarisme audible dans l’attention portée au lyrisme, et des trilles décevants. En revanche, le goût pour la recherche de la couleur adéquate d’où nait l’intensité y est évident, comme dans la délicate transition marquée con moto ; et surtout, comme dans les trois autres pièces, le contrôle harmonique du son ainsi que de l’extinction (comme à la fin de l’andante initial) est lui assez impressionnant, par son usage économe mais totalement maîtrisé de la pédale, ce qui n’est pas si courant. C’est Elles bavardaient en hirondelles qui ternit légèrement le tableau, à cause d’un léger... excès de pédale, mais surtout d’un manque de rebond et de décontraction à la main gauche surtout, forçant la tension au détriment du piano qui doit répondre aux forte de la droite. Malgré ces quelques réserves, nous serons curieux d’entendre l’enregistrement Janáček qu’elle s’apprête à proposer, dans la mesure notamment où à peu près aucun cycle intégral enregistré, quelles que soient leurs réputations, ne nous paraît totalement satisfaisant, mis à part peut-être le Sentier Brousailleux de Josef Páleníček, qui ne date pas d’hier.

La bonne surprise de l’opus 90 de Beethoven est que Sarah Lavaud ose beaucoup. On n’en attendait pas moins d’après le choix, original et extrêmement réjouissant pour votre serviteur, de cette seule sonate pour la partie beethovenienne de ces présentations. Le problème est que le premier mouvement de cette sonate est à coup sûr l’un des plus traîtres de tout le corpus : tout le monde ou presque, très grands noms compris, y voit impuissant le fil conducteur s’échapper dans ses digressions et ses interruptions soudaines de développements. Lavaud n’échappe pas à la règle sans non plus se ridiculiser du tout : l’écart dynamique entre les groupes d’accords de l’exposé est satisfaisant, le lyrisme et l’intensité du son sur le second thème également. C’est donc bien de construction qu’il s’agit... mais aussi, là, clairement de technique, sur son plus terrible révélateur : les gammes (m. 29-38/170-181) ! Mais là encore, il ne s’agit pas d’écart entre bonne pianiste et grands pianistes, ces gammes, comme d’autres chez Beethoven, et ne parlons pas de Mozart, ne révèlent une transcendante technique que par miracle occasionnel. Ceci étant, dans ce cas précis, on en était tout de même très éloigné. Sur le dernier développement avant la conclusion, enfin, la main gauche décevait dans l’articulation des doubles croches. Lavaud osait en fait surtout le second mouvement, c’est-à-dire qu’elle le prenait fort lentement. Là encore, avec une concentration tout à fait appréciable dans le soin et la continuité, mais qui presque fatalement devait s’amenuiser au fur et à mesure de l’avancée cyclique. Et le passage le plus difficile à tenir ne tient pas à ce tempo si l’on n’y arrive doté d’une autorité hors-normes - la transition avant la réexposition à la main gauche, m. 211-229) : n’est pas Gilels qui veut... mais d’essayer est bon et toujours plus intéressant à entendre que le « joli » prosaïsme avec lequel ce mouvement, et du reste cette sonate sublime sont généralement joués.

La technique, ou le piano en général si vous préférez étant des choses plus qu’étranges, les Variations Sérieuses qui suivaient semblent bien plus à la portée de Lavaud. Mais réussir ces variations intellectuellement exigeantes et bien sûr pleines de notes en tous genres de difficultés n’est-il pas beaucoup plus courant ? Sans doute. En tous cas plus que de faire de belles gammes legato, dans Beethoven ou ailleurs. Aucune des variations les plus virtuoses ne souffrait de reproche, ni en puissance, ni en clarté polyphonique, et à peine en articulation rythmique. Ce qui fait qu’on n’y trouve rien à redire, mais qu’on se dit aussi qu’il pourrait y avoir quelque chose d’autre, de l’ordre de la technique qui ne s’explique pas. Mais enfin : ce Mendelssohn s’écoutait sans faire la fine bouche, au moins sur le moment, et la conviction de son interprète méritait sa petite ovation - petite car le studio est petit ! Soit dit en passant, les mêmes remarques s’appliquent exactement à la Fantasia Baetica de De Falla qui clôturait le récital, au détail près qu’il nous serait très difficile et au fond malhonnête de parler de cette pièce avec laquelle nous ne nous trouvons que très, très peu d’affinités. Ce qui n’est pas le cas de la bouleversante Goyescas n°4 de Granados, que l’on a pu entendre à deux reprises par Lavaud - une seconde prise ayant peut-être été jugée nécessaire pour l’enregistrement radiophonique, une sonnerie de réveil (à 19h ?!) s’étant éternisée durant la première. On peut là aussi attendre sans doute plus que ce que la pianiste donnait, mais l’amour de cette musique déjà éperdument éprise, que dénotait sans doute son choix isolé, n’en était pas moins audible. La double exécution n’était pas sans intérêt. La première prise donnait à entendre un piano assez global, prenant garde à solliciter toute l’harmonie et à mettre en exergue la dimension symphonique de la pièce - qui pour économe d’effets de manche qu’elle est n’en est pas moins partiellement écrite sur trois portées. La seconde, préférable à nos oreilles pourtant fort sollicitées (1h40 sans aucune pause !), sonnait nettement plus décantée, isolant davantage les fragments de chants et semblant davantage jouer sur l’épars et l’allusif, avec une sonorité plus recherchée dans les notes aigües. Seule réserve sérieuse, quoique ne portant pas sur un aspect général, à nouveau les trilles. Mais c’est assez peu face à l’addition de l’investissement émotionnel et de cette très belle maîtrise harmonique des accords qui nous ramenait à la bonne impression initiale des Janáček.

Nous réentendrons donc avec intérêt Sarah Lavaud, au disque prochain ou au concert. On ne peut toutefois s’empêcher de lui suggérer de jouer du piano en arrivant sur scène sans prendre la peine de présenter ses programmes. Absolument pas parce qu’elle étale des sottises - c’est en général le cas pour cet exercice. Au contraire : son speach introductif était construit, subtil en son genre pourtant convenu, donnait quelques repères historiques sans doute appréciables et appréciés, et le charisme posé et le charme de la jeune femme sont de plus tout à fait considérables. Mais à notre humble avis, il y a peu de chose aussi épouvantablement pénibles que le son des mots, quels qu’ils soient, avant celui de la musique. En particulier, juste avant la musique qui parle par excellence, celle de Janáček, qui donne sens à ce pour quoi nelze domluvit !

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- Paris.
- Maison de Radio France, Studio Sacha Guitry.
- 12 novembre 2008.
- Leoš Janáček (1854-1928) : extraits de V mlhách, I et IV ; extraits de Po zarostlém chodníčku, première série, Lístek odvanutý , Štěbetaly laštovičky. Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate N°27 en mi mineur, op. 90. Felix Mendelssohn (1809-1848) : Variations Sérieuses enmineur, op. 54. Enrique Granados (1867-1916) : extrait de Goyescas, Quejas Ó la Maja Y El Ruiseñor. Manuel De Falla (1876-1946) : Fantasia Baetica.











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