Salzburger Festspiele 2011 : Marthaler-Viebrock-Salonen-Denoke, quatuor gagnant dans Makropoulos
Cette nouvelle production de L’Affaire Makropoulos promettait beaucoup. Le retour de Janacek à Salzbourg, après deux productions désormais historiques (De la Maison des Morts par Grüber/Abbado et Katya Kabanova par Marthaler/Cambreling), la nouvelle confrontation du metteur en scène suisse Christoph Marthaler à un opéra du compositeur morave, Esa Pekka Salonen aux prises avec le Philharmonique de Vienne, Angela Denoke dans un rôle qu’elle a déjà si bien incarné à Paris avec Krzysztof Warlikowski, voilà un spectacle qui promettait beaucoup.
Pour ceux qui connaissent bien les productions de Christoph Marthaler, cette Affaire Makropoulos a de quoi surprendre un peu. Sa fidèle décoratrice Anna Viebrock semble abandonner son habituel attirail tout droit sorti des ex-démocraties populaires d’Europe centrale et de l’Est pour nous proposer un décor unique : une salle d’audience qui servira à la fois de cabinet d’avocat, de loge de théâtre et de chambre d’hôtel. On est au moment de la création de la pièce de Capek, dans les années 1920. Ce décor cossu mais kafkaïen sera éclairé en fonction de l’état émotionnel des principaux personnages. Avant que la musique ne débute, un prologue muet nous est proposé : un homme déambule sur la scène immense du Grosses Festspielhaus et vient s’arrêter côté cour, figé et scrutant la fosse d’orchestre. Pendant ce temps, dans une vitrine côté jardin, en fait un fumoir, deux femmes discutent. Leur dialogue nous est révélé par les sur-titrages. La vieille (admirable Silvia Fenz) essaie d’intéresser la très jeune aux questions de la mortalité, du peu de temps laissé aux vivants pour marquer leur passage sur terre, sur l’opportunité de donner la possibilité à certains de vivre plus longtemps, qui en déciderait, et d’un opéra qui traiterait de ces questions, ces fichus opéras dans des langues pas possibles et qui nécessitent une longue préparation pour y comprendre quelque chose ! C’est très drôle et ça dit presque tout. Comme d’habitude avec Marthaler pour des opéras de courte durée, pas d’entracte, mais pas non plus de vide entre les actes : la même vieille dame est invariablement ramenée dans sa chambre par un auxiliaire de maison de retraite (plus tard, elle reçoit des fleurs de façon répétitive) entres actes 1 et 2. Entres actes 2 et 3, ce sont des scènes de jugement, en accéléré, mais elles aussi répétées, qui nous sont montrées.

- Angela Denoke, Emilia Marty ; Raymond Very, Albert Gregor ; Ales Briscein, Janek
- © Walter Mair
Entre temps, l’opéra, l’un des plus énigmatiques de Janacek. Christoph Marthaler y donne l’une des ses mises en scène les plus froides au sens où aucune empathie ne transparaît. Son Emilia Marty, avec sa robe sortie de l’atelier de Mondrian, est venue là pour enfin savoir si ça valait le coup de repartir pour un nouveau cycle de vie. Mais on la sent fatiguée, physiquement, d’où ces séances d’étirement incessantes, mais aussi et surtout moralement, d’où le peu d’intérêt porté aux discussions dont elle est l’objet, comme si elle les connaissait d’avance par cœur. Idem pour les états d’âme. Au bout de trois siècles d’existence, Emilia est revenue de tout. Elle traverse, se repose, attend, mais elle ne participe plus. Aucunement victime. Si Marthaler, en la faisant, de temps à autre, monter sur un podium, semble la rapprocher d’une Lulu exposée aux fantasmes masculins et féminins, il ne cherche pas du tout à la victimiser. Tout ce qui gravite autour d’elle est névrosé : Krista est éperdue d’admiration, Albert Gregor bêtement amoureux de ce qu’il ne comprend pas, Vitek et Kolenaty dépassés par les événements , Jaroslav Prus englué dans des questions de pouvoir sur les autres, Hauk pathétique gâteux (le metteur en scène évite d’en faire un personnage sur lequel on aurait envie de s’apitoyer), Janek méprisable car incapable de comprendre ce que la vie peut vous apporter de bonheur. Vision très désabusée, tranchante, où les humains ne semblent capables que de gestes mécaniques, répétitifs, jusqu’aux tremblements qui gagneront les hommes lors de la révélation de la vérité.

- Raymond Very, Albert Gregor ; Peter Hoare, Vítek ; Jurgita Adamonyte, Krista
- © Walter Mair
Comme dans chaque spectacle de Christoph Marthaler, la musique n’agit que comme un plus dont on pourrait presque se passer. Oubliez Janacek, et le spectacle tient tout autant debout. La direction d’acteurs est tout simplement incroyable et les chanteurs s’y plient sans le moindre effort apparent. Angela Denoke incarne une Emilia Marty aux antipodes de la star hollywoodienne que Krzystof Warlikowski nous avait présentée à l’Opéra Bastille. Ce qui peut, de temps à autre, apparaître comme des lacunes chez la chanteuse (timbre monochrome, absence de rondeur) est ici utilisé au bénéfice d’une vision d’un personnage comme hors du temps. Elle promène sa lassitude avec une présence qui fait que, très rapidement, on ne regarde qu’elle, comme le fait son entourage. Toutes ses interventions sont habitées par une intelligence scénique et musicale qui en fait une cantatrice assez unique dans le monde opératique d’aujourd’hui : une sorte de Callas d’un répertoire germano-mitteleuropéen, une Rysanek du début du XXIème siècle.

- Sasha Rau, Jin Ling ; Angela Denoke, Emilia Marty
- © Walter Mair
L’ensemble de la distribution est remarquable. Raymond Very, grâce à un aigu rayonnant et un jeu d’acteur assez fascinant, est un Albert Gregor plus que convaincant et parvenant à incarner ce personnage falot assez désagréable. Johan Reuter, entendu à Bayreuth l’an dernier en Wotan du Rheingold, est parfait en Prus fielleux, retors, finalement pleutre. La voix est splendide et le jeu d’acteur parfait. Jochen Schmeckenbecher est un étonnant Kolenaty, à la diction virtuose, aux gesticulations qui l’emmènent souvent sur le fil du rasoir. Jurgita Adamonytè est une autre très belle découverte dans le personnage de Krysta : voix lumineuse, très forte présence dans ce rôle qui peut vite disparaître après l’enthousiasme manifesté au premier acte. Très bon Vitek acéré de Peter Hoare. Nous eûmes enfin grand plaisir à retrouver Ales Briscein en Janek, toujours remarquable d’aisance, et l’inusable Ryland Davies, ancienne gloire mozartienne, en Hauk, rôle dans lequel il sut ne pas trop en faire.

- Johan Reuter, Jaroslav Prus ; Angela Denoke, Emilia Marty
- © Walter Mair
Certains confrères n’ont pu résister à l’attrait du marronnier : la direction de ce Janacek était elle idiomatique ou pas ? Etrange que les mêmes ne s’interrogent pas une seule seconde sur la qualité de l’accentuation des chanteurs mais, depuis que quelques chefs non-tchèques se sont aventurés à diriger les œuvres de l’illustre morave, la même rengaine resurgit : montrez moi vos quartiers de tchèquitude pour prouver votre idiomatisme ! Procès fait à Charles Mackerras et aux Wiener Philharmoniker lors de la série d’enregistrements Decca et re-belote à l’encontre d’Esa-Pekka Salonen et du même orchestre à l’occasion de cette production. Il est vrai que le chef finlandais a attendu ces mêmes critiques pour savoir comment il convenait d’accentuer, d’articuler, de faire sonner l’orchestre de Janacek !! Tout cela pour dire que ce que Salonen et les Wiener Philharmoniker produisirent dans cette Vec Makropulos peut vaguement s’apparenter à l’idée de perfection. On sait que le maître-mot d’une grande interprétation dans Janacek (tous genres confondus) est la flexibilité. Ses opéras ne sont jamais enfermés dans des structures rigides, la volonté du compositeur de s’attacher à l’évolution émotionnelle de ses personnages, le mélange permanent de tonalités majeures et mineures, l’utilisation d’échelles modales, de gammes par tons, le lien entre timbres des instruments et familles de thèmes, tout cela oblige le chef à faire preuve, tout ensemble, d’extrême précision et de souplesse féline. C’est exactement à ce cocktail subtil que le chef parvint, dès l’ouverture parvenant à concilier sensations d’urgence et de mystère. Là où, la veille, dans la même salle, Christian Thielemann « lâchait les fauves », quitte à faire prendre quelques risques aux chanteurs, le chef finlandais sut conduire cette partition subtile avec ce qu’il fallait de violence et de tension dans les passages les plus dramatiques, mais en n’amenant jamais les chanteurs à devoir forcer . Rarement les passages où la frénésie du rythme (scènes Emilia-Gregor des actes 1 et 2, début du troisième acte) semble tout emporter, n’auront été aussi convaincants et précis. Jamais la tension sous-jacente, élément fondamental de cet opéra, n’aura été aussi bien rendue. Et dire que le Philharmonique de Vienne délivra le meilleur de ce qu’il peut serait presque une litote !

- © Walter Mair
Un spectacle d’une qualité exemplaire, fort bien accueilli d’ailleurs, et dont on espère reprise et captation DVD, parfait symbole de l’alliance entre théâtre et musique voulue par les fondateurs du Festival de Salzbourg.
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Salzbourg
– Grosses Festpielhaus
18 août 2011
Leos Janacek (1854-1928) : L’Affaire Makropoulos, opéra en trois actes sur un livret de Janacek tiré de la pièce homonyme de Karel Capek.
Mise en scène, Christoph Marthaler ; décors et costumes, Anna Viebrock ; lumières, Olaf Winter ; dramaturgie, Malte Ubenauf
Emilia Marty, Angela Denoke ; Albert Gregor, Raymond Very ; Vitek, Peter Hoare ; Krista, Jurgita Adamonytè ; Jaroslav Prus, Johan Reuter ; Janek, Ales Briscein ; Kolenaty, Jochen Schmeckenbecher ; une femme de ménage, Linda Ormiston ; un machiniste, Peter Lobert ; Hauk-Sendorf, Ryland Davies
Rôles mimés : sasha Rau, Silvia Fenz, Anita Stadler
Wiener Staatsopernchor. Jörn H. Andresen, chef de choeur
Wiener Philharmoniker
Esa-Pekka Salonen, direction
Philippe Houbert
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