Salzburger Festspiele 2011 : Don Giovanni, sexe et violence en forêt très noire

- Don Giovanni, Gerald Finley
- © Monika Rittershaus
Autant Claus Guth a radicalement révisé sa mise en scène de Cosi fan tutte, autant la production du Don Giovanni datant de 2008 n’a, elle, pas été modifiée en cet été salzbourgeois. On voit d’ailleurs difficilement comment une mécanique théâtrale complètement dépendante d’un décor unique aurait pu subir le moindre changement.
Ainsi donc, Guth place Don Giovanni dans cette forêt que l’on a vu envahir le loft des donzelles de Cosi fan tutte au fur et à mesure du déroulement des péripéties. Forêt symbole de forces difficiles à contrôler, de liberté, de zone de non-droit. Et c’est vers cette dernière caractéristique que le metteur en scène semble se diriger faisant du couple Don Giovanni-Leporello un duo de mauvais garçons violant, trucidant, rançonnant, fichant la pagaille dans tout ce qui ose troubler la tranquillité dans leur aire de jeux. Si on peut raisonnablement reprocher à cette vision un manque certain d’intellectualisme et regretter l’absence totale de vision métaphysique, il faut bien rendre les armes devant un spectacle d’une parfaite cohérence théâtrale et d’une remarquable efficacité. En cela, ce Don Giovanni complète admirablement la trilogie Da Ponte de Claus Guth.

- Don Giovanni, Gerald Finley ; Leporello, Erwin Schrott ; Donna Elvira, Dorothea Röschmann
- © Monika Rittershaus
Durant l’ouverture, une fenêtre s’ouvre dans le rideau de scène, nous faisant vivre avant l’heure l’assassinat du Commandeur. Surprise ! Avant que d’expirer, ce dernier sort un pistolet, tire sur son meurtrier et le blesse sans doute gravement. Le héros vivra donc ces deux heures et demie comme une course contre la montre avec la mort. Au lever du rideau, nous découvrons ce plateau-forêt qui, en tournant, offrira autant de points d’accueil aux différentes scènes. De plus, les personnages sont souvent invités à tourner avec le plateau, accentuant l’impression de course éperdue. Comme dans Cosi, les femmes sont des sujets parfaits pour les émules du Dr. Freud. Anna, loin de se faire violer, est plus qu’accueillante aux assauts de Don Giovanni. On peut même dire qu’elle en (re)demande. Elle est visiblement en rupture avec sa société, se jette dans cette aventure sans la moindre notion de ce vers quoi elle la mènera. Quand elle découvrira l’impasse, il ne lui restera qu’un suicide prévisible. Elvira est totalement névrosée. On la découvre dans un abri (attendant un hypothétique bus ?), mal fagotée, avec son petit sac à main et sa valise : personnage que l’on verrait bien dans une mise en scène de Christoph Marthaler. Elle vit son expérience comme une série de déceptions masochistes dans lesquelles elle se précipite de plus en plus vite.

- Zerlina, Christiane Karg
- © Monika Rittershaus
Le personnage de Zerlina semble moins intéresser Guth. Et pourtant, il offrira, un second acte, un « Vedrai carino » où, brusquement, l’émotion naît du drame que l’on constate. Zerlina y console son geignard de Masetto tout en redécouvrant la robe de mariée sur laquelle certaines séquelles ne laissent aucun doute quant à ce qui s’est passé durant le finale du premier acte. Petite femme résignée à secourir son compagnon quand elle vit elle-même un drame dont tout le monde se fiche : formidable moment de théâtre ! Les hommes semblent traités de façon plus classique, plus traditionnelle. Et pourtant, avait on déjà vu un Ottavio aussi à coté de la plaque, à un point où on finit par se demander si ses absences ne sont pas plutôt le reflet de sa faiblesse ? Etre pleutre, prêt à toutes les concessions, comme dans la scène du sublime quatuor du premier acte où, sa voiture étant tombée en panne dans une clairière, il laisse Don Giovanni résoudre le problème mécanique … et profiter des charmes de Donna Anna. Masetto n’est que le petit égoïste pleurnichard déjà évoqué.

- le Commandeur, Franz-Josef Selig ; Don Giovanni, Gerald Finley ; Leporello, Erwin Schrott
- © Monika Rittershaus
Le Commandeur s’inscrit parfaitement dans ce monde de violence. Il n’hésite pas à tirer sur le héros ; durant la scène du diner, il prépare soigneusement la tombe de Don Giovanni. Nous avons déjà dit que ce dernier avait, dans cette production, abandonné toute prétention métaphysique. Blessé, sans doute à mort, c’est une lutte pour la survie dans laquelle il s’engage : encore profiter des plaisirs de la vie, et notamment des femmes. L’usage de la force fait partie du processus de séduction. Don Giovanni fascine car il va là où les autres ne vont pas. Enfin, Leporello n’est jamais un substitut de son maître, comme on le voit dans nombre de mises en scène. Il n’en a pas l’envergure. Il comprend tout, il saisit tout, mais il ne peut que profiter des restes laissés par Don Giovanni. Néanmoins, cette situation de soumission le taraude et il ne rate aucune occasion pour se venger sadiquement, notamment dans la scène où il soigne le héros blessé et où la piqure de substance calmante (ou peut être plus) est délivrée avec une rare violence (contrairement à la captation DVD de 2008 où cette piqûre semblait être une vraie délivrance). Enfin, il convient de dire que cette production s’arrête à la mort de Don Giovanni et ne reprend pas le sextuor moralisateur final, option que Mozart avait prévue et qui ne pouvait que s’imposer dans cette mise en scène d’une rare noirceur.

- Don Ottavio, Joel Prieto ; Don Giovanni, Gerald Finley ; Donna Anna, Malin Byström
- © Monika Rittershaus
Comme dans les deux autres volets de la trilogie, cette production tient aussi ses promesses grâce à un extraordinaire travail mené avec les chanteurs. Tous, sans la moindre exception, sont de formidables acteurs. La distribution vocale nous est apparue bien plus homogène que pour le Cosi fan tutte. Le ténor espagnol Joel Prieto offrit un Ottavio stylé, au timbre agréable mais manquant un peu de projection ; mais peut être est-ce aussi le reflet de l’incarnation demandée par Guth. Le couple Zerlina-Masetto fut aussi de bonne qualité avec Christiane Karg, à la voix fraîche et émouvante, et Adam Plachetka, dont la voix souple semblait contredire le caractère buté du personnage. Franz-Josef Selig était presque surdimensionné pour le personnage du Commandeur mais la noirceur voulue par Guth requérait sans doute une telle voix ample. Malin Byström fut une très belle découverte en Anna. Certes, sans doute du fait du trac et de la difficulté des airs, elle put apparaître comme « chantant sur des œufs » mais l’incarnation du rôle fut parfaite et, somme toute, les principales chausse-trapes de « Or sai chi l’onore » et du « Non mi dir » furent gérées avec beaucoup de sensibilité.

- Zerlina, Christiane Karg ; Masetto, Adam Plachetka
- © Monika Rittershaus
On en vient maintenant au trio majeur. Dorothea Röschmann fut, scéniquement et vocalement, une formidable Elvira. On connaît sa technique d’ornementation peaufinée dans le répertoire baroque mais elle a désormais acquis une dimension qui en fait l’une des grandes chanteuses du moment : rondeur du timbre, technique hors pair, projection des mots, jeu d’actrice, nous n’étions pas très loin de la perfection. Et dire qu’elle nous confia, après la représentation, avoir terriblement souffert de la chaleur ! Avouons que la « peopolisation » d’Erwin Schrott, dénommé Monsieur Netrebko, plus le tapage opéré par Deutsche Grammophon à la moindre apparition du chanteur, nous avaient très négativement prédisposé. Disons aussi qu’à part quelques extraits de disques entendus sur France Musique, notre connaissance directe du chanteur était quasi nulle. Et bien, nous devons rendre les armes. La voix est belle, la technique sans faille, peut être peut-on lui reprocher d’en faire beaucoup, mais quel Leporello ! Quelle incarnation d’un fieffé coquin déjanté ! Quel jeu d’acteur qu’on croirait presque copié d’un Gérard Desarthe ! En entendant et voyant une telle performance, il nous paraît difficile d’émettre la moindre réserve. En tout cas, nous nous efforcerons de mieux suivre la carrière de ce chanteur trop cantonné par la presse française aux rubriques people.

- © Monika Rittershaus
Reste le Don Giovanni de Gerald Finley, tout à fait exemplaire de finesse, de subtilité, mais aussi de violence. On pensait difficile d’approcher Simon Keenlyside dans ce rôle (on ne parle que des chanteurs en exercice) mais ce que le baryton-basse canadien proposa n’en fut pas loin : rondeur, technique d’ornementation, projection, talent d’acteur, tout y était.
Il est malheureusement dommage que le Festival de Salzbourg, en proposant un spectacle d’une telle qualité théâtrale et vocale, ne puisse offrir que Yannick Nézet-Séguin comme chef. Il est effarant que le système des réseaux soit tel qu’un chef qui, il y a cinquante ans, eût eu du mal à briguer la direction des Concerts Lamoureux, se voit investi désormais des destinées du Philadelphia Orchestra. Sa direction du premier acte fut insipide, inconsistante, tantôt trop rapide, tantôt trop lente (le quatuor). Certes le second acte fut un peu meilleur, notamment dans l’accompagnement des grands airs d’Elvira et Anna, mais le finale fut en partie brouillé par une excitation permanente, la gesticulation faisant office de tension dramatique. Et que dire de l’absence totale de sensualité ! Le Philharmonique de Vienne ne peut pas tout.

- Don Giovanni, Gerald Finley ; Leporello, Erwin Schrott
- © Monika Rittershaus
En résumé, un très beau spectacle complétant parfaitement la trilogie Da Ponte de Claus Guth, porté par une très belle distribution vocale et à peine brouillée par le bien faible apport de Yannick Nézet-Séguin.
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Salzbourg
– Haus für Mozart
18 août 2011
Wolfgang-Amadeus Mozart (1756-1791), Don Giovanni, dramma giocoso en deux actes KV527, sur un livret de Lorenzo Da Ponte
Mise en scène, Claus Guth ; décors et costumes, Christian Schmidt ; lumières, Olaf Winter ; dramaturgie, Ronny Dietrich ; chorégraphie, Ramses Sigl
Don Giovanni, Gerald Finley ; le Commandeur, Franz-Josef Selig ; Donna Anna, Malin Bystrôm ; Don Ottavio, Joel Prieto ; Donna Elvira, Dorothea Röschmann ; Leporello, Erwin Schrott ; Zerlina, Christiane Karg ; Masetto, Adam Plachetka
Felice Venanzoni, Hammerklavier (continuo)
Robert Nagy, violoncelle continuo
Antje Strömsdörfer, mandoline
Wiener Staatsopernchor. Jörn H. Andresen, chef de choeur
Wiener Philharmoniker
Yannick Nézet-Séguin, direction
Philippe Houbert
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