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Salzburger Festspiele 2011 : Cosi fan tutte version Berggasse, 19

mercredi 24 août 2011 par Philippe Houbert
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Anna Prohaska, Despina ; Bo Skovhus, Don Alfonso ; Michèle Losier, Dorabella
© Monika Rittershaus

Notre semaine salzbourgeoise s’ouvrait sur une reprise du Cosi fan tutte mis en scène par le régisseur allemand Claus Guth. En 2009, ce dernier complétait la trilogie Mozart-Da Ponte après des Noces de Figaro (2006) et un Don Giovanni (2008) qui laissaient déjà apparaître une relation théâtrale importante. Cet été, étaient reprises les trois productions. Les Noces étaient malheureusement données seulement en première partie de festival. Nous dûmes donc nous « contenter » des deux autres volets. A noter que les trois sont désormais disponibles en DVD mais nous verrons tout de suite que, pour ce qui est de Cosi, une nouvelle captation s’avère plus que nécessaire.

En effet, et sans que ces changements soient mentionnés dans le programme, c’est à une refonte radicale de sa mise en scène que Claus Guth s’est livré. Si le décor de loft reste le même, certains détails y prennent une importance sensiblement plus forte que dans la version 2009 : l’escalier, repris de la mise en scène des Noces, l’intrusion de la forêt du Don Giovanni au fur et à mesure que les événements dérapent dans Cosi. Mais surtout, et plus fondamentalement, c’est une vision très différente qui nous est proposée cette année, beaucoup plus noire, et totalement centrée théâtralement sur le personnage de Don Alfonso, auquel répond une sorte de double en la personne de Despina. Alfonso devient, non seulement un deus ex machina, mais un responsable de laboratoire humain (d’où ce décor aveuglément blanc) mettant en application les leçons tirées de la vie. Guth explique que le fait de travailler sur les trois opéras sur des livrets de Da Ponte lui a fait prendre conscience d’un certain nombre de relations entre personnages et notamment celle, assez inattendue de premier abord, entre le Cherubino des Noces et Alfonso. Les deux sont les moteurs de l’action de leurs opéras respectifs. Mais si, pour le premier, le but de la vie est le mouvement perpétuel pour enfin vaincre le « Non so piu », chez Alfonso, c’est bien plutôt la paralysie du mouvement qui est l’objectif, le triomphe d’une certaine philosophie des Lumières sur un pré-romantisme ravageur qui ne peut que ruiner le cœur des femmes et des hommes, la mise en évidence, scalpel aidant, des désillusionnements humains. Afin de confirmer cette relation inter-personnages, Guth donne des ailes à Alfonso (ange déchu ?), comme au Chérubin-acteur qui guidait l’action des Noces de Figaro. Devant l’ampleur de la tâche que constitue ce travail d’entomologiste, Alfonso est doté d’une complice, elle aussi promue au rang de faiseuse et défaiseuse de péripéties, Despina.

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Anna Prohaska, Despina ; Bo Skovhus, Don Alfonso
© Monika Rittershaus

Ceci donne une mise en scène complètement dominée par les habituels comparses, les deux couples en étant réduits au rôle de marionnettes animées, figées, trimbalées par Alfonso et Despina. Alfonso agit un peu comme ce mécanisme de la psyché qui, chez Freud, fait office de sas entre les salles du conscient et de l’inconscient. Il donne accès aux pulsions des unes et des autres par l’emploi d’une plume omniprésente, soit dans sa main, soit en projection vidéo. Les couples fléchissent très rapidement, beaucoup plus que ce que le texte dit et que ce que les mises en scène habituelles nous montrent. En fait, les hommes, sitôt le pari engagé, sont déjà en mode panique, quasiment désarticulés dans la scène du départ, et de plus en plus désemparés au fur et à mesure que l’emprise exercée par Alfonso se fait forte. Les jeunes femmes sont des hystériques évidentes, centrées sur elles-mêmes, sur leur petit bonheur égoïste sans grand intérêt. Les réactions les plus insensées les habitent : une Dorabella debout sur la rampe du premier niveau du loft durant le Smanie implacabili, une Fiordiligi qui clame d’autant plus rester comme un « scoglio » qu’elle est déjà dévorée par le désir. Comme déjà indiqué, la forêt, que l’on aperçoit lorsqu’enfin deux grands panneaux s’ouvrent lors de la sérénade de l’acte I, progresse sur la scène dès le début du second. La terre qu’elle apporte avec elle sera prétexte à la dégradation physique des personnes et des lieux.

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Maria Bengtsson, Fiordiligi
© Monika Rittershaus

Cette production est d’une efficacité, d’une intensité, d’une rigueur sans commune mesure avec le brouillon 2009 et il nous apparaît impératif qu’une nouvelle captation en soit faite. Comme toujours chez Claus Guth (et on en aura la confirmation avec son Don Giovanni), la direction d’acteurs est impressionnante de présence, de vigueur, d’évidence. Les péripéties pittoresques (le chœur militaire, les travestissements de Ferrando et Guglielmo, ceux de Despina en médecin puis en notaire, le début de celui de Fiordiligi, les échanges de bijoux) sont gommés au profit de leur impact sur le comportement des personnages et, notamment pour les membres des deux couples, jusqu’à ce que chacun d’entre eux se rende à l’évidence : la fidélité ne peut exister en ce bas monde.

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© Monika Rittershaus

A cette splendide production, dure, exigeante, quasi impacable dans son déroulement, il eût fallu une distribution et une direction musicale homogènes pour en faire un spectacle historique. Ce ne fut malheureusement pas le cas et, comme souvent lorsqu’un spectacle est donné sur plusieurs saisons avec des équipes différentes, on aimerait associer des pièces de diverses années pour arriver à un semblant d’optimum. Non pas que l’un des chanteurs ait été insuffisant mais la différence de niveau entre deux groupes de trois chanteurs était trop flagrante pour rendre le plateau complètement homogène. Dans le groupe que nous qualifierons de « moyen », nous mettrons d’abord la Dorabella de Michèle Losier. La québécoise, remarquée dans la Cendrillon de Massenet à l’Opéra Comique, nous est apparue un peu empruntée, trop prudente dans ses vocalises, avec un timbre manquant un peu de mordant. Saluons néanmoins le courage qu’il lui fallut pour chanter son air du premier acte dans des conditions assez périlleuses. A peu près au même niveau, nous situerons le Ferrando d’Alek Shrader. Très en –deçà de Topi Lehtipuu dans le DVD, le jeune ténor américain possède un timbre sans vraie personnalité, une assez bonne technique de vocalise mais les aigus nous semblèrent engorgés. Rien de dramatique mais certainement pas au niveau attendu. Nous serons beaucoup plus indulgents pour la Fiordiligi de la belle suédoise Maria Bengtsson, pas du fait de son physique mais parce que nous avouons avoir toujours beaucoup de compassion pour les interprètes de ce rôle si terrifiant. Un peu comme sa consoeur, elle nous apparut prise par le trac dans ses grands airs. Le grave manque trop d’assise pour le Come scoglio mais la technique d’ornementation est plus qu’intéressante, la qualité de legato dans Ah ! si ben moi impressionnante, et, surtout, l’incarnation du rôle assez fascinante.

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Maria Bengtsson, Fiordiligi
© Monika Rittershaus

Un gros échelon au-dessus, se situent les trois autres acteurs/chanteurs de cette production. Christopher Maltman, Don Giovanni du DVD capté en 2008, est un Guglielmo extraordinaire d’aisance, loin du vantard insupportable et rapidement vulgaire associé au rôle. Le choix de l’air Rivolgete a lui lo sguardo, issu de la partition originale, mais remplacé ensuite par Non siate ritrosi, n’est pas pour rien dans cette vision d’un Guglielmo moins superficiel. Tout au long de la représentation, Maltman fit montre d’un timbre impérial, d’une projection des mots (on connaît ses immenses qualités de mélodiste) et d’une technique qui en font l’un des grands interprètes mozartiens que Salzbourg ait connu ces dernières années. Nous n’avions jamais entendu Anna Prohaska, interprète que Deutsche Grammophon semble choyer particulièrement, ce qui n’était pas pour nous rassurer. Et bien, nous voilà bien pris avec nos présupposés car ce que la chanteuse austro-anglaise produisit fut de très grande classe. Tout d’abord, contrairement à ce que notre Patricia Petibon nationale fait dans le DVD de 2009, Anna Prohaska chante vraiment tout le rôle de Despina. Elle ne s’adonne à aucune des pitreries rendant vite ce rôle insupportable. La technique est hors pair, le timbre lumineux sans la moindre acidité, les talents d’actrice laissent rêveur. A réentendre et revoir incessamment !

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Anna Prohaska, Despina ; Maria Bengtsson, Fiordiligi ; Michèle Losier, Dorabella
© Monika Rittershaus

Nous gardons la dernière mention concernant la distribution vocale pour l’Alfonso référentiel de Bo Skohvus. Le chanteur danois a atteint désormais son pic de forme et de carrière. Tout ce qu’il touche dans ce répertoire, du Comte à Alfonso, en passant par Don Giovanni, semble touché par la grâce : timbre somptueux, intelligence du verbe (là encore, l’influence de l’expérience de mélodiste), technique parfaite. Il faut résolument ajouter à ce catalogue une présence scénique absolument fascinante. Cet Alfonso est très ambivalent : on ne peut que lui donner raison mais son cynisme distancié semble le situer dans un autre monde, presque en dehors de la pièce qui se joue sous ses yeux et qu’il a lui-même déclenchée. Impression très troublante, presque terrifiante, illustrée par nombre d’images que nous garderons en tête.

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© Monika Rittershaus

Nous aurions aimé pousser un grand cocorico pour saluer la participation française à cette production. Les Musiciens du Louvre-Grenoble et Marc Minkowski avaient investi la fosse de la Haus für Mozart mais, en dehors de la connexion historique Opéra de Vienne (dont le directeur actuel est le français Dominique Meyer, fervent admirateur de Minkowski)- Festival de Salzbourg, nous n’avons pas bien compris ce qui avait motivé la relégation du Philharmonique de Vienne et de la belle direction d’Adam Fischer, qui faisaient partie de la production 2009. Oh ! rien de catastrophique mais la direction de Minkowski, très sage, très prudente, nous est apparue en singulier décalage avec la mise en scène acérée, terriblement engagée de Claus Guth. Des tempi moins rapides que ce à quoi on peut s’attendre avec le TGV Minkowski, mais un manque de substance, de profondeur et, surtout, de sensualité. Quelques très beaux moments néanmoins comme le second quintette du départ, le terzetto et les deux finales, plutôt bien conduits, ainsi qu’un continuo magnifiquement exécuté. Mais on rêve de ce qu’un Harnoncourt aurait pu accomplir dans cette production.

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Alek Shrader, Ferrando ; Anna Prohaska, Despina ; Bo Skovhus, Don Alfonso ; Michèle Losier, Dorabella
© Monika Rittershaus

En résumé, un spectacle passionnant, qui, rétrospectivement, s’avèrera être tout à fait symbolique d’une vraie stratégie programmatique de la part de l’intendant Markus Hinterhäuser telle que nous l’aurons perçue au cours de cette semaine salzbourgeoise. La confirmation d’un très grand metteur en scène, trois formidables chanteurs/acteurs et le reste dans une correcte moyenne, tout ceci permit de passer une excellente soirée dans une salle dont on ne dira jamais assez qu’elle est archétypique de ce qui manque à Paris : une salle d’opéra moderne, de capacité moyenne, à la technologie et à l’acoustique de classe.

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- Salzbourg
– Haus für Mozart
- 15 août 2011
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Cosi fan tutte ossia la Scuola degli amanti, dramma giocoso en deux actes KV588, sur un livret de Lorenzo Da Ponte
- Mise en scène, Claus Guth ; décors, Christian Schmidt ; costumes, Anna Sofie Tuma ; lumières, Olaf Winter ; dramaturgie, Andri Hardmeier ; chorégraphie, Ramses Sigl ; vidéo, Andi A. Müller
- Fiordiligi, Maria Bengtsson ; Dorabella, Michèle Losier ; Ferrando, Alek Shrader ; Guglielmo, Christopher Maltman ; Don Alfonso, Bo Skohvus ; Despina, Anna Prohaska
- Chœurs de l’Opéra de Vienne, direction, Jörn H.Andresen
- Les Musiciens du Louvre-Grenoble
- Continuo : Francesco Corti, hammerklavier ; Nils Wieboldt, violoncelle
- Marc Minkowski, direction






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