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Salonen, mais seulement Salonen

jeudi 19 mars 2009 par Théo Bélaud
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Esa Pekka Salonen
© Nicho Soedling

Aprèsle miraculeux concert donné avec le Philhar, ce sont monts et merveilles qui étaient attendus pour le nouveau retour d’Esa-Pekkainen : un retour forcément excitant après le ravissement de la soirée du 19 décembre dernier, mais aussi un retour aux premières amours du chef, pour sa tournée inaugurale ès directeur du Philharmonia, l’orchestre à la tête duquel il a jeté ses premiers feux marquants il y a plus de vingt ans. Nuit Transfigurée, Symphonie Lyrique, qu’est-ce qui pouvait venir ternir la fête ? Réponse : tout.

Tout, car au moins pour Verklärte Nacht, avec un orchestre aux cordes, violons en particulier, terriblement limitées, il ne reste plus qu’à se raccrocher aux branches. Et le quintette du Philharmonia, à l’exception éventuelle des contrebasses, fait une impression passablement dramatique en regard du pedigree de l’orchestre. Il n’a ni le son, ni la cohésion propre au rang international. Reste la force, que Salonen insuffle et qui est obtenue aux prix d’un volontarisme certain, symbolisé par les attaques systématiquement raides et comme paniquées d’un konzertmeister apparemment très nerveux. Si dans la conception, il faudra bien saluer l’implication maximale du chef, on est aussi bien obligé de se demander s’il n’y aurait pas une part d’aléatoire dans sa faculté de détendre les musiciens pour aller chercher leurs moyens les plus insoupçonnés. Ce qui fonctionnait avec le Philhar, par exemple dans une autre étude de couleurs et de nuances de cordes comme la Valse Triste, semblait bel et bien cassé ici, mais précisément peut-être à cause de la somme d’intentions que Salonen met dans Nuit. On est loin, très loin de la magnifique vision presque contemplative de Boulez une semaine auparavant. Ou pour le dire autrement, et rendre un indispensable hommage - tant pis pour les beaux esprits incommodés- on est loin des amours de loin, et bien plus au près des formes oblongues et des totems punisseurs. Les contrastes dynamiques frisent le surjoué, le rubato est un peu systématiquement féroce, les attaques suscitées au couteau - et tant pis si elles ne peuvent être nettes. Indéniablement, cet investissement force l’admiration, d’autant plus que l’on ne peut s’empêcher d’admirer en toutes circonstances la force évocatrice de la gestique de Salonen. Mais, au-delà d’une réalisation plus que perfectible, on peine à se convaincre que surenchérir sur les aspérités expressionnistes approfondisse vraiment l’érotisme déjà fulgurant de la Nuit gravée par Salonen avec l’Orchestre de Chambre de Suède. De ces fulgurances, il subsiste certes de superbes moments, comme les phrasés des quintolets ohne Dämpfer du premier mouvement, et l’immédiat enchaînement du Lebhafter avec la superposition des deux motifs, abrasive au possible. Un passage avec quelques autres (la section en mi bémol mineur sans doute) où, peut-être, le geste du chef trouve avec les limites instrumentales une confrontation héroïque cohérente avec sa vision, confinant parfois à l’hystérie. Mais précisément, lorsque l’on passe du ohne au mit Dämpfer en si majeur (les gammes suivant l’exposé du second mouvement et le tricotage d’après), ces limites deviennent rédhibitoires, et au total la somme des endroits comparables dépasse de peu celle apparentée au premier exemple. Ce à quoi s’ajoutent les insuffisances chroniques des solistes, plus pour le premier violon que pour les autres, mais achevant en tous cas frustrer l’écoute d’un plaisir comparable à celui offert par Boulez et le Philhar. Le Philhar que Salonen serait finalement bien inspiré de diriger plus souvent...

Schéma presque comparable pour la Symphonie Lyrique. Là aussi, Salonen pâtit de forces en présence pas vraiment fortes voire pas vraiment présentes. Là aussi, ses choix interprétatifs apparaissent discutables, mais sa conviction et sa capacité à tenir à bout de bras la continuité narrative forcent presque l’adhésion. Pour le premier point : une Symphonie Lyrique sans les voix, c’est presque aussi grave que Verklärte Nacht sans les cordes. Solveig Kringelborn, transparente, est la grande déception de la soirée. Belle liedersängerin, sans doute, au disque en tous cas, la soprano norvégienne n’a probablement pas la capacité de projection nécessaire pour tenir tête à un orchestre post-romantique, et l’ensemble de sa prestation s’en trouve hypothéqué pour cause pure et simple d’inaudibilité. On sera forcément moins sévère avec Juha Uusitalo, dans la mesure où il s’agissait là de l’une de ses premières apparitions après une lourde opération chirurgicale subie en décembre. Mais aussi parce qu’on l’a entendu un peu plus, pas assez du tout certes, et avec un registre grave fort limité, mais assez pour remarquer un sens certain du texte - III, « Du bist die Abendwolke », ou V,« Ich bin in dich verloren - Eingefangen in die Umarmungen deiner Zärtlichkeit », et bien sûr le Friede mein Herz final. Concernant l’approche de Salonen, elle se situe très clairement dans la continuité de sa Verklärte Nacht, au point que la symphonie aurait pu suivre très naturellement sans entracte. Le problème est sans doute que la partition de Zemlinsky se prête encore beaucoup plus naturellement à une approche panthéiste et coloriste, notamment dans la mesure où la continuité doit bien plus au travail de raffinement orchestral qu’à l’architecture formelle. Ce qui ne semble guère troubler Salonen : éruptive et interventionniste en diable, sa direction force l’écoute - à défaut, de toutes façons, de spectacle vocal - à l’observation du continuum discursif de l’œuvre, et par le chemin de crête exclusivement. Presque aucune place n’est laissée à la respiration dans les transitions, notamment d’un mouvement à l’autre, ce qui assurément est critiquable. Mais faute d’autre chose, au moins ne s’ennuie-t-on pas, et profite-t-on largement de ce que le Philharmonia a de plus présentable, une partie des bois, et des timbales et cuivres parfaitement anglais - encore que l’on soit loin de ce que les deux principaux concurrents londoniens peuvent produire. Le dernier climax du premier mouvement (31 à 34), par la grâce de clarinettes agressives à souhait notamment, devient l’un des moments les plus marquants de la symphonie, au même titre que les violents à-coups de la fin du II (31 à 33), ou encore l’ultime déchainement du V, avec des cuivres absolument sous acide.

Au final, on aura bien plus entendu une Cinquième de Mahler ou un Pelleas de Schoenberg qu’autre chose, mais non sans un plaisir pervers. Quoiqu’il en soit, Salonen peut bien venir à Paris pour jouir des facilités insolentes du Los Angeles Philharmonic, pour transfigurer le Philharmonique de Radio France ou épuiser un Philharmonia exsangue : les règles du jeu changent à chaque fois, l’envie de revoir vite le maitre, elle, est toujours là.

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- Paris.
- Théâtre des Champs-Élysées.
- 4 mars 2009.
- Arnold Schoenberg (1874-1951) : Verklärte Nacht, op. 4, arr. pour orchestre à cordes du compositeur ; Alexander Zeminsky (1871-1942) : Symphonie Lyrique, op. 18.
- Solveig Kringelborn, soprano.
- Juha Uusitalo, baryton.
- Philharmonia Orchestra.
- Esa-Pekka Salonen, direction.






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