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Salonen, homme de son temps ?

samedi 12 février 2011 par Vincent Haegele

Lorsqu’on y pense, les chefs d’orchestre compositeurs ne sont pas si nombreux, de nos jours. Entendez : des chefs d’orchestre de la trempe d’Esa-Pekka Salonen, véritable héros à l’ancienne de partitions telles que le Sacre du Printemps, la Symphonie Fantastique ou encore la Cinquième symphonie de Sibelius. Une boulimie de partitions, un esprit de curiosité, que l’on retrouve moins chez l’autre grande figure tutélaire de la direction et de la composition, Pierre Boulez. Il y a peut-être quelque chose qui rappelle insensiblement Gustav Mahler chez Esa-Pekka Salonen, une sorte de frénésie dans son orchestration, d’urgence rythmique et de précision des timbres, un engagement plein de fougue et de verve. Lui consacrer le Festival Présences 2011 était cependant une excellente idée.

Bonne nouvelle, on continue de s’étriper joyeusement, du moins en France, à la sortie des concerts parisiens, pour savoir s’il s’agit là de musique « néo-tonale » et si ce type de musique mérite de vivre à notre époque. Bon. Puisque le débat est placé à ce niveau, autant le prendre par les cornes une bonne fois pour toutes, mais en précisant une chose : a-t-on le droit d’avoir de l’humour aujourd’hui en musique ? D’achever une partition sur un long accord tutti ? D’écrire des notes qui n’ont d’autre fonction que celle d’être des notes ? Ne pas disserter pendant trois heures sur l’Etre, le Néant et la Mort avant de jeter un accord isolé ? Oser dire que le spectre des couleurs comporte une autre couleur que le noir ? Esa-Pekka Salonen répond oui, et tant pis si cela en chagrine certains. Ces oppositions entre « blanc » et « noir » sont finalement stupides si l’on s’arrête une toute petite minute sur le répertoire que dirige Salonen et sur les nombreuses créations qu’il affiche à son actif : difficile d’être plus de son temps. La seule différence entre ce qu’il écrit et la majeure partie de ce que l’on peut entendre, notamment à l’IRCAM ou à la Cité de la musique est simple : un refus absolu de conceptualiser son art.

Il faut s’arrêter un instant sur le très exhaustif et très documenté livret imprimé pour l’occasion pour comprendre vraiment la démarche somme toute raisonnée et raisonnable de ce compositeur : Salonen ne parle ni « d’épuisement consensuel de la matière consensorielle exploitée jusqu’au dernier raffinement », ni « d’illusoire précarité des moments désenchantés ». Quand on y songe, c’est fou ce que cela fait du bien d’aller écouter de la musique, qui, si elle n’est pas toujours d’une profondeur métaphysique d’anachorète, a le mérite d’exister pour elle-même, sans fatras ridicule, sans ajout, ni conservateur. Salonen l’explique lui-même, avec des mots très simples, et sans ambiguïté, termes que nous rapportons ici : « A vingt et un ans, je construisais des modèles sémantiques assez compliqués, avant de commencer à écrire mes partitions. A cette époque, il était fréquent d’emprunter des idées déconstructivistes à la littérature, à la poésie, à la philologie ou bien à la philosophie contemporaines. On lisait Kristeva, Lacan, Derrida, Eco… Plus le concept qu’on en tirait était complexe, mieux c’était ! Une fois la maquette définie avec des mots, il suffisait de la traduire en musique d’une manière systématique, en utilisant des canons post-weberniens. […] Tout cela me semble bien lointain aujourd’hui, bien que cette étape ait été nécessaire à ma formation de musicien [1] ». On ne saurait décrire mieux à la fois le processus mortel instillé dans l’idée même de composition musicale dans les années 1970-1980 (une musique qui ne se suffit pas à elle-même, pire, une musique dépendant d’un schéma de pensée étranger, construit et développé dans une langue différente, un ersatz, en quelque sorte, une traduction), dont la génération actuelle a tant de mal à s’extirper et qu’il est facile de perpétuer, et l’intelligence profonde de Salonen, qui, sans haine, ni rancœur, évoque avec beaucoup de détachement combien ce passage par une pensée formatée a été bénéfique à son parcours de compositeur. On comprend mieux, désormais, combien il est vain et stupide de vouloir opposer « blanc » et « noir », tonalité réformée contre anti-tonalité.

Voilà pour le concept, ou plutôt, « l’absence de concept » de la musique de Salonen, une musique raffinée, regorgeant de détails et malgré tout d’une grande facilité à l’écoute. Le Festival Présences a le mérite de présenter tous les aspects de l’œuvre du compositeur et son cheminement personnel, depuis Hornmusic I, composée au conservatoire d’Helsinki avant d’entrer dans la classe de Rautavaara, jusqu’aux fresques symphoniques les plus récentes (Insomnia), en passant par la musique de chambre, chorale et concertante. Un beau panorama, qui comme tous les panoramas, comporte d’évidentes faiblesses (le très décevant Mania, concerto pour violoncelle, assemblage de morceaux virtuoses très creux) et des réussites majeures (on se surprend à apprécier Foreign Bodies pour ce que cette pièce est, c’est-à-dire un grand moment de fièvre orchestrale, massif et gracieux comme un char Patton).

D’autres pièces, comme Helix ou les L.A. Variations (non, ce n’est pas un roman d’Ellroy), à venir ce 19 février, sont déjà des pièces de répertoire, destinées à mettre en valeur l’ensemble symphonique dans sa globalité, ainsi que le faisait Gustav Mahler en son temps avec certaines de ses symphonies. Le fait que Salonen soit un excellent chef d’orchestre le dispense-t-il de ne pas écrire ce qu’il a envie d’entendre de la part d’un orchestre, en l’occurrence ceux qu’il dirige de par le monde ? Là aussi, il serait stupide de prétendre le contraire. Voilà donc quelques réflexions, sans doute trop peu, pour tenter de donner un aperçu d’un art fatalement controversé.

Des trois concerts du cycle auquel nous avons eu la chance d’assister, on retiendra un même sentiment, celui d’un art souverainement maîtrisé, y compris lorsque c’est Jonathan Stockhammer qui tient la baguette (concert n°8) : fulgurance poignante du Requiem de Ligeti, interprété avec une précision métronomique, chant d’adieu syntagmatique de la Symphonie n°4 de Witold Lutosławski. Les pièces de Salonen font plutôt belle figure, la plupart du temps, entre ces monuments d’un passé récent, en particulier le très beau Stockholm Diary réservé aux seules cordes, certaines des Cinq Images d’après Sapphô, magnifiées par la présence de Barbara Hannigan (déjà rayonnante dans le Requiem de Ligeti) et Mimo, petit concerto pour hautbois, confié aux mains expertes de François Leleux. S’il fallait conserver un souvenir de ce festival, il se trouve certainement quelque part parmi ces trois stèles, témoins de notre temps et de nul autre.

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- Paris.
- Théâtre du Châtelet
- 11 et 12 Février 2011
- Esa-Pekka Salonen (né en 1958), Rétrospective
- Witold Lutoslawski (1913-1994) : Symphonie no.4 ;
- Georgy Ligeti (1923-2006), Requiem
- Maurice Ravel (1875-1937), Le Tombeau de Couperin.
- Barbara Hannigan, soprano
- François Leleux, hautbois
- Anssi Karttunen, violoncelle
- Orchestre Philharmonique de Radio-France
- Esa-Pekka Salonen, direction

[1Esa-Pekka Salonen, à propos de Prologue, pièce créée en 1979.





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